Après le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, l’Ituri, le Haut-Uele et le Bas-Uele, notre voyage à travers les 26 provinces de la République démocratique du Congo nous conduit aujourd’hui vers la Tshopo. Et nous arrivons dans une province qui résume presque à elle seule une partie du paradoxe congolais.Une immense forêt. Un grand fleuve. Des rivières puissantes. Des terres agricoles. Une biodiversité remarquable. Une ville historique. Une position géographique exceptionnelle. Et pourtant, une économie encore très éloignée de ce que toutes ces ressources devraient permettre. Au centre de cette province se trouve Kisangani, l’ancienne Stanleyville, l’une des grandes villes historiques du Congo. Kisangani devrait être beaucoup plus qu’un chef-lieu provincial. Elle possède la géographie nécessaire pour redevenir l’un des grands carrefours économiques de l’Afrique centrale. La Tshopo nous oblige donc à poser une question fondamentale :comment transformer une position géographique exceptionnelle en puissance économique ?
1. Kisangani : un carrefour naturel au cœur du Congo
Lire aussi
Commençons par la géographie.Kisangani se trouve sur le fleuve Congo, en aval des rapides qui interrompent la navigation continue vers l’est. Cette situation lui confère historiquement une fonction de rupture de charge entre les voies navigables du bassin du Congo et les réseaux terrestres menant vers l’est et le nord-est du pays.Regardons une carte de la RDC. La position de Kisangani saute aux yeux. À l’ouest : le bassin du Congo et, au-delà, Kinshasa.À l’est : l’Ituri et les Kivu. Au nord : les Uele.Au sud : le Maniema et le centre du pays.Kisangani se trouve pratiquement à la rencontre de plusieurs espaces économiques congolais.

Voilà pourquoi son avenir devrait être pensé non seulement comme celui d’une ville provinciale, mais comme celui d’un hub logistique national. Ports. Routes. Chemin de fer.Aéroport.Entrepôts. Marchés de gros. Centres logistiques. Télécommunications. Industries de transformation.
Tout cela devrait converger vers Kisangani.Car dans une économie moderne, la géographie devient une richesse lorsqu’on construit les infrastructures capables de l’exploiter.
2. Le fleuve Congo : une autoroute naturelle que nous exploitons insuffisamment
La Tshopo possède ensuite une richesse extraordinaire : le fleuve Congo.Nous parlons souvent de nos routes insuffisantes. Mais la nature nous a déjà donné une immense voie de communication. Le fleuve Congo et ses affluents constituent un réseau naturel capable de transporter des quantités considérables de marchandises.

Le transport fluvial est particulièrement important pour un pays aux dimensions continentales comme la RDC.Imaginez une navigation modernisée entre Kisangani et Kinshasa : des ports correctement aménagés ;des barges modernes ;des systèmes de navigation et de sécurité ;des entrepôts ;des terminaux multimodaux ;une administration fluviale efficace. Le coût du transport de nombreux produits pourrait être considérablement amélioré. Et soudain, les productions agricoles et forestières de vastes territoires deviendraient plus compétitives.
Le fleuve Congo ne devrait pas être seulement un élément de notre géographie.Il devrait être l’une des grandes infrastructures économiques de la République.
3. Les Wagenia : lorsque la tradition rencontre l’économie
Impossible de parler de Kisangani sans évoquer les célèbres pêcheries Wagenia. Elles constituent l’une des images emblématiques de la ville. Depuis des générations, les pêcheurs Wagenia utilisent les rapides et des structures traditionnelles en bois pour capturer le poisson. Mais les Wagenia représentent beaucoup plus qu’une curiosité.

Ils sont à la fois :un patrimoine culturel ;un savoir-faire traditionnel ;une activité économique ;un patrimoine touristique. Dans une ville touristique correctement organisée, ce site pourrait accueillir visiteurs, chercheurs, photographes et voyageurs. Autour de lui pourraient se développer restauration, artisanat, circuits culturels et activités touristiques. Le développement ne signifie donc pas toujours remplacer la tradition. Il peut également consister à transformer intelligemment la tradition en patrimoine économique tout en la préservant.
4. La forêt : un immense capital congolais
La Tshopo se trouve au cœur du grand bassin forestier du Congo. Et nous touchons ici à l’une des richesses les plus importantes de la planète. La RDC abrite une grande partie de la forêt tropicale du bassin du Congo, deuxième grand massif forestier tropical mondial après l’Amazonie. Mais nous devons éviter deux erreurs. La première serait de détruire cette forêt sans vision.

La deuxième serait de croire que la protéger signifie nécessairement renoncer à toute activité économique. Entre les deux existe une stratégie : la gestion durable de la forêt.Le bois peut être transformé localement.Pourquoi exporter des grumes lorsqu’on peut produire :des planches ; des meubles ; des portes ; des parquets ; des panneaux ; des matériaux de construction ? Encore une fois, le principe reste le même : exporter moins de matières premières et davantage de produits transformés. Mais la forêt possède désormais une autre valeur.Elle stocke du carbone.Elle protège la biodiversité.Elle influence le climat.
Elle abrite des ressources biologiques et génétiques dont la valeur scientifique et économique pourrait devenir considérable.
La forêt congolaise du XXIᵉ siècle doit donc être considérée comme un capital naturel stratégique.
5. Yangambi : un trésor scientifique que le Congo doit redécouvrir
Dans cette province se trouve également Yangambi. Et beaucoup de Congolais ignorent l’importance historique et scientifique de ce nom. Située près de Kisangani, la région de Yangambi abrite une importante réserve de biosphère reconnue par l’UNESCO ainsi qu’une longue tradition de recherche agronomique et forestière.Yangambi pourrait redevenir un grand centre africain de recherche sur :l’agriculture tropicale ; les forêts ; la biodiversité ; le climat ;les sols ; les semences ; l’agroforesterie. Imaginez un grand pôle scientifique associant chercheurs congolais, universités, centres internationaux et entreprises agro-industrielles.

Voilà une autre manière de regarder nos richesses. La connaissance scientifique est elle-même une ressource économique. Un pays qui possède une immense forêt mais ne développe pas les compétences scientifiques nécessaires pour l’étudier risque de laisser d’autres produire la connaissance — et parfois la valeur économique — à sa place.
6. La Tshopo peut devenir un grand bassin agricole
Mais comme dans plusieurs provinces déjà visitées, l’une des richesses les plus importantes se trouve sur la terre. La Tshopo possède un potentiel pour le manioc, le riz, le maïs, la banane plantain, l’huile de palme, les fruits et diverses cultures tropicales.La pêche complète ce potentiel alimentaire.Mais le véritable enjeu est toujours le même :comment passer de la production agricole à l’économie agro-industrielle ? Prenons le manioc. Pourquoi transporter uniquement des racines ou produire essentiellement du foufou artisanal ? Le manioc peut alimenter des chaînes industrielles produisant farine, amidon et autres dérivés. Prenons le palmier à huile.

Pourquoi ne pas reconstruire une filière moderne allant des plantations jusqu’au raffinage et à la fabrication de produits finis ? Prenons le riz. Pourquoi ne pas développer autour de Kisangani et des bassins de production des rizeries modernes, des silos et des réseaux de distribution ? Le Congo importe encore trop de produits alimentaires qu’il pourrait produire lui-même. La Tshopo pourrait participer puissamment à la reconquête de notre souveraineté alimentaire.
7. Boyoma et l’immense potentiel de l’eau
La région de Kisangani est également caractérisée par les célèbres chutes Boyoma, anciennement appelées Stanley Falls, une succession de rapides sur le Lualaba avant que le cours d’eau ne prenne conventionnellement le nom de fleuve Congo. Cette puissance hydraulique nous rappelle une caractéristique fondamentale de la RDC : nous sommes un pays d’eau. L’eau peut devenir électricité.Et l’électricité peut devenir industrie.Voilà la chaîne fondamentale.Eau → énergie → industrie → emplois → revenus → développement.

La Tshopo possède des ressources hydroélectriques qui méritent d’être intégrées dans une véritable stratégie énergétique provinciale et nationale, avec les études techniques et environnementales nécessaires. Car on ne peut sérieusement parler d’industrialisation sans énergie fiable.
8. Kisangani doit redevenir une grande ville industrielle
Il fut un temps où Kisangani occupait une place économique beaucoup plus importante dans le pays. La question est donc : pourquoi ne pourrait-elle pas retrouver cette ambition ? Imaginons Kisangani dans vingt ans. Un port fluvial moderne relie la ville à Kinshasa. Des infrastructures terrestres la connectent efficacement à l’Ituri, aux Kivu, aux Uele et au Maniema.

L’aéroport assure des connexions nationales et régionales régulières.Autour de la ville apparaissent des zones industrielles. On y transforme :le bois ; le palmier à huile ;le riz ;le manioc ; le poisson ; les fruits ; les produits forestiers. Des centres logistiques redistribuent les marchandises vers plusieurs provinces. À ce moment-là, Kisangani ne serait plus simplement une grande ville du nord-est.Elle deviendrait une plaque tournante de l’économie congolaise.
9. La Tshopo peut également devenir une destination touristique
La province possède également des arguments touristiques remarquables.Le fleuve Congo. Les rapides et chutes Boyoma. Les pêcheries Wagenia. La forêt équatoriale. Yangambi. La biodiversité. L’histoire de Kisangani. Les paysages fluviaux. L’écotourisme et le tourisme scientifique pourraient compléter le tourisme culturel.

Mais comme nous l’avons constaté au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, une richesse touristique n’existe économiquement que lorsqu’elle devient accessible, sécurisée, protégée et commercialisée. Un beau paysage sans route, hôtel, sécurité ou promotion reste essentiellement une richesse potentielle.
10. Une province au cœur de l’histoire congolaise
Kisangani n’est pas seulement une ville économique.Elle occupe une place majeure dans l’histoire politique du Congo.Stanleyville fut l’un des grands centres des bouleversements qui suivirent l’indépendance.

La ville a ensuite connu rébellions, guerres et destructions, notamment les affrontements meurtriers qui ont profondément marqué son histoire récente. Cette mémoire pourrait elle aussi être préservée. Musées. Archives.Sites historiques. Circuits mémoriels. Recherche universitaire. Un pays qui ne conserve pas son histoire finit par laisser les autres la raconter à sa place.
Le grand paradoxe de la Tshopo
Nous retrouvons donc notre question habituelle.Comment une province disposant d’autant d’atouts peut-elle demeurer économiquement aussi fragile ?

La Tshopo possède : le fleuve, les rivières, la forêt, les terres agricoles, la pêche, la biodiversité, un potentiel énergétique, une tradition scientifique et une ville idéalement située au carrefour de plusieurs régions congolaises. Ce qui manque principalement n’est pas la ressource. C’est la connexion entre les ressources. Une forêt sans industrie produit peu de valeur locale.
Une agriculture sans route reste une agriculture de subsistance. Un fleuve sans ports modernes reste sous-exploité. Une ville sans énergie ne peut devenir industrielle. Une position géographique sans infrastructures demeure simplement un point sur une carte. Voilà pourquoi le développement est avant tout un système.
Kisangani pourrait devenir le grand hub du centre-nord-est congolais
Et voici peut-être la grande ambition que nous devrions avoir pour cette province.Faire de Kisangani le grand hub économique reliant l’ouest, le centre, le nord et l’est de la RDC.

Cela suppose une vision intégrée : réhabiliter les infrastructures fluviales ; reconnecter les grands axes routiers ; moderniser l’aéroport ; examiner sérieusement la reconstruction et la modernisation des liaisons ferroviaires pertinentes ; développer l’électricité ;créer des zones industrielles ; soutenir l’agro-industrie ;transformer localement le bois ;réhabiliter les capacités scientifiques de Yangambi ; développer le tourisme ; et surtout investir massivement dans le capital humain. Car la Tshopo possède quelque chose que peu de provinces peuvent revendiquer avec autant de force :une localisation qui lui permet de connecter plusieurs Congo entre eux.
La sixième leçon de notre voyage
Après six provinces, une idée commence progressivement à apparaître. Le problème de la RDC n’est pas seulement que nous transformons insuffisamment nos ressources.

Nous connectons insuffisamment nos provinces entre elles. Le Nord-Kivu produit. Le Sud-Kivu produit. L’Ituri produit. Le Haut-Uele produit.Le Bas-Uele peut produire davantage. La Tshopo peut produire énormément. Mais une économie nationale ne naît pas simplement de 26 économies provinciales juxtaposées. Elle apparaît lorsque les productions des unes deviennent les matières premières, les marchés et les opportunités des autres. C’est pourquoi Kisangani possède une importance stratégique particulière. Par sa géographie, la ville pourrait devenir l’un des nœuds de cette intégration. Et peut-être est-ce cela, finalement, la grande vocation de la Tshopo :transformer le cœur géographique du Congo en cœur logistique et productif du Congo. La nature lui a donné le fleuve. Elle lui a donné la forêt. Elle lui a donné l’eau. Elle lui a donné la terre. Elle lui a donné une position exceptionnelle.À nous maintenant de construire les routes, les ports, l’énergie, les industries, les institutions et le capital humain qui transformeront ces avantages naturels en prospérité. Car la RDC ne deviendra pas une puissance simplement parce qu’elle possède beaucoup de richesses. Elle deviendra une puissance le jour où ses richesses circuleront, se transformeront et créeront de la valeur entre ses 26 provinces.Notre voyage continue.
CLBB





