Après le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, notre voyage à travers les 26 provinces de la République démocratique du Congo nous conduit aujourd’hui vers l’Ituri.Et immédiatement, nous retrouvons le même drame de perception. Lorsqu’on prononce le mot Ituri, beaucoup pensent d’abord aux massacres, aux groupes armés, aux conflits communautaires et aux déplacements de populations.Pourtant, réduire l’Ituri à la guerre serait commettre une grave injustice envers cette province. Car l’Ituri est potentiellement l’une des provinces les plus complètes économiquement de la RDC. Elle possède de l’or, des hydrocarbures potentiels, des terres agricoles remarquables, de l’élevage, des forêts, de l’eau, de la pêche, une frontière avec l’Ouganda et une position stratégique vers l’Afrique orientale. Autrement dit, l’Ituri possède presque tout ce qu’il faut pour construire une économie régionale puissante. Ce qui lui manque depuis trop longtemps est la paix permettant de transformer ces potentialités en prospérité.
1. Bunia : le carrefour naturel d’une économie régionale
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Commençons par Bunia, chef-lieu de la province.Sa position géographique devrait naturellement en faire un grand centre commercial reliant les territoires agricoles et miniers de l’Ituri aux marchés congolais et est-africains. Dans une économie pacifiée et correctement équipée, Bunia pourrait devenir un centre de services, de transformation agroalimentaire, de logistique, de commerce et de finance régionale.

Mais pour cela, une ville doit être reliée à son hinterland. Les routes ne sont donc pas simplement du béton. Une route transforme une production locale en richesse commercialisable. Sans route, un champ fertile peut rester économiquement pauvre.
2. L’Ituri est une terre d’or
Impossible d’évoquer l’Ituri sans parler de son sous-sol. La région possède une longue histoire aurifère, particulièrement autour de Mongbwalu et d’autres zones minières. Mais l’or illustre parfaitement le paradoxe congolais. Posséder de l’or ne signifie pas nécessairement posséder la richesse produite par l’or. Entre l’extraction artisanale, les circuits informels, la contrebande, les intermédiaires et l’exportation, une partie considérable de la valeur peut échapper aux communautés locales et à l’État.

La question essentielle devient donc : combien de cette richesse reste réellement en Ituri ? L’enjeu n’est pas seulement d’extraire davantage.Il faut formaliser, tracer, fiscaliser intelligemment et construire autour du secteur minier une véritable économie locale.
3. Le lac Albert : eau, poissons, commerce et hydrocarbures
À l’est de la province s’étend une autre richesse remarquable : le lac Albert.Partagé entre la RDC et l’Ouganda, il appartient au système du Nil et constitue un important espace de pêche et d’échanges transfrontaliers.

Mais le bassin du lac Albert possède également un potentiel pétrolier. Et cette situation pose une question stratégique majeure.Si des hydrocarbures sont exploités demain à grande échelle du côté congolais, reproduirons-nous le vieux modèle consistant à extraire une ressource et à l’exporter ?
Ou utiliserons-nous cette ressource pour financer les infrastructures, l’électricité, l’éducation, l’agriculture et l’industrialisation de l’Ituri ? Le pétrole n’est une bénédiction que lorsque les institutions sont plus fortes que la rente.
4. Une immense vocation agricole
Mais l’Ituri ne doit surtout pas être réduite à son sous-sol.Sa richesse la plus durable se trouve probablement à la surface. Ses hauts plateaux et ses différentes zones agroécologiques permettent l’agriculture et l’élevage. Café, maïs, haricot, manioc, pommes de terre, fruits, légumes et élevage bovin peuvent soutenir une économie agroalimentaire considérable.L’Ituri pourrait approvisionner non seulement sa propre population, mais également une partie importante de l’Est congolais.

Encore faut-il passer de l’agriculture de subsistance à l’agriculture de marché, puis de l’agriculture de marché à l’agro-industrie.Produire est la première étape. Transformer est la deuxième.Distribuer est la troisième.Exporter avec une marque congolaise est l’étape supérieure.
5. L’élevage : une richesse historique à reconstruire
L’Ituri possède également une importante tradition d’élevage. Dans une province pacifiée, une filière moderne pourrait associer élevage bovin, production laitière, abattoirs modernes, chaîne du froid, tanneries et transformation alimentaire.

Pourquoi continuer à importer certains produits laitiers alors que plusieurs régions congolaises disposent des conditions nécessaires pour les produire ? La souveraineté alimentaire congolaise se construira province par province.
6. L’Ituri est aussi une porte vers l’Afrique orientale
Sa frontière avec l’Ouganda lui donne une position géoéconomique majeure.Cette frontière ne devrait pas seulement être regardée sous l’angle sécuritaire. Elle est également une porte commerciale.

Une Ituri correctement reliée aux grands corridors régionaux pourrait vendre ses productions agricoles et minières vers les marchés de l’Afrique de l’Est tout en servant de porte d’entrée vers l’intérieur de la RDC. Voilà pourquoi les infrastructures transfrontalières doivent être pensées comme des instruments de souveraineté économique.
7. Le coût économique gigantesque de la guerre
Et nous revenons inévitablement à la tragédie. Chaque village abandonné signifie des champs qui ne produisent plus. Chaque route devenue dangereuse augmente le coût des marchandises. Chaque déplacement de population détruit une activité économique. Chaque mine contrôlée par des réseaux illégaux prive l’État de recettes. Chaque investisseur qui renonce représente des emplois qui ne seront jamais créés. La guerre ne détruit donc pas seulement ce qui existe.Elle empêche surtout ce qui aurait pu exister. C’est cette richesse invisible perdue que nous calculons rarement.

Le grand paradoxe de l’Ituri
L’Ituri possède : l’or, l’eau, les terres agricoles, l’élevage, la pêche, les ressources forestières, un potentiel énergétique et pétrolier ainsi qu’une ouverture stratégique vers l’Afrique orientale. Et pourtant, une partie importante de sa population vit dans l’insécurité et la pauvreté. Ce paradoxe n’est pas une fatalité. Il est le résultat de décennies d’insécurité, de faiblesse institutionnelle, d’infrastructures insuffisantes et de mauvaise captation de la valeur. La troisième leçon de notre voyage est donc simple :une ressource naturelle ne devient une richesse nationale que lorsqu’un État est capable de la sécuriser, de l’organiser, de la transformer et d’en redistribuer intelligemment les bénéfices. L’Ituri ne doit plus être seulement connue comme une province martyrisée. Elle doit redevenir une grande terre agricole, minière, énergétique et commerciale de la RDC.
CLBB





