À Kinshasa, la quatrième édition du Forum du Génie Scientifique Congolais entend consacrer la recherche et l’innovation comme leviers du développement national. Mais derrière les discours volontaristes et les prototypes exposés, une question demeure : que restera-t-il de ces rencontres une fois les stands démontés ?
La Première ministre Judith Suminwa Tuluka a officiellement donné, le 11 août à l’Institut national des arts (INA), le coup d’envoi de la quatrième édition du Forum du Génie Scientifique Congolais (FGSC). Placée sous le haut patronage du chef de l’État et portée par le ministère de l’Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et des Innovations, la rencontre veut faire de la science congolaise un instrument concret de transformation économique et sociale.
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Sur le papier, l’ambition est difficilement contestable. La République démocratique du Congo dispose d’universités, de centres de recherche, d’inventeurs et d’innovateurs capables de produire des solutions dans des domaines aussi variés que l’intelligence artificielle, le numérique, la santé, l’agroalimentaire, l’environnement ou l’ingénierie. Encore faut-il que l’État sache transformer cette créativité en politiques publiques, en entreprises viables et en réponses aux besoins quotidiens des Congolais.
C’est précisément à cet endroit que le gouvernement Suminwa devra éviter un écueil classique : confondre la promotion de l’innovation avec sa valorisation effective.
Le risque du « Forum-vitrine »
Organiser un forum scientifique, exposer des prototypes et réunir chercheurs, universitaires et responsables publics ne constitue pas, en soi, une politique d’innovation. Le véritable test commence lorsque les projecteurs s’éteignent.
Combien de prototypes présentés lors des précédentes éditions ont franchi le stade expérimental ? Combien ont obtenu un financement ? Combien ont été brevetés, industrialisés ou intégrés dans les services publics ? Combien ont donné naissance à des entreprises ? Et surtout, combien de solutions développées par des chercheurs congolais sont aujourd’hui utilisées à grande échelle en RDC ?
Ces questions ne cherchent pas à minimiser le mérite des chercheurs. Elles visent au contraire à déplacer le débat : la réussite d’un forum scientifique ne devrait plus se mesurer au nombre de stands ou à la qualité des allocutions, mais au nombre de solutions effectivement déployées dans la société.
Le gouvernement prendrait donc un risque politique en laissant s’installer l’image d’un rendez-vous essentiellement cérémoniel, où l’innovation congolaise serait régulièrement célébrée sans bénéficier d’un mécanisme durable de financement, d’accompagnement et de commercialisation.
L’erreur serait de demander aux chercheurs de faire seuls ce que l’État ne finance pas
La ministre de l’ESURSI, Marie-Thérèse Sombo, a insisté sur la nécessité de renforcer les passerelles entre chercheurs, inventeurs, établissements universitaires et secteur socio-économique. C’est probablement l’un des points les plus importants de cette initiative.
Car le problème congolais n’est pas uniquement celui de la production des connaissances. Il est aussi celui de leur transfert vers l’économie réelle.
Une invention peut être excellente sans jamais devenir un produit. Un prototype peut être techniquement performant sans parvenir à convaincre une banque. Une solution médicale peut répondre à un besoin local sans disposer des moyens nécessaires pour être homologuée et produite en série.
C’est là que la responsabilité de l’État devient centrale.
Si le gouvernement organise un forum sans mettre en place, en parallèle, des mécanismes de financement compétitifs, des incubateurs efficaces, des dispositifs de propriété intellectuelle accessibles, des partenariats avec l’industrie et des marchés publics favorables aux solutions locales, il risque de demander aux chercheurs de franchir seuls des obstacles qui relèvent précisément de la politique publique.
Le danger du saupoudrage budgétaire
Autre vigilance : la question du financement.
La RDC ambitionne de devenir une puissance scientifique et technologique tout en évoluant dans un environnement où les besoins sociaux, sanitaires, éducatifs et infrastructurels sont immenses. Le gouvernement devra donc éviter de disperser les ressources entre une multitude de projets sans capacité réelle de passage à l’échelle.
L’enjeu n’est pas de financer tout le monde un peu. Il est de savoir identifier les innovations stratégiques, de les financer suffisamment et de leur permettre d’atteindre le marché.
Un fonds national dédié à l’innovation, s’il existe ou devait être renforcé, devrait être soumis à des critères transparents : potentiel économique, impact social, faisabilité technique, propriété intellectuelle, capacité de production et possibilité de déploiement à l’échelle nationale.
À défaut, le Forum pourrait produire beaucoup de visibilité et peu de résultats.
De la science à la commande publique
Le gouvernement dispose pourtant d’un levier puissant : la commande publique.
Pourquoi un ministère congolais continuerait-il à acheter à l’étranger une solution qui peut être développée localement, dès lors que celle-ci répond aux standards requis et présente un rapport coût-efficacité satisfaisant ?
La question mérite d’être posée dans les secteurs de la santé, de l’agriculture, du numérique, de l’énergie, de la gestion des déchets, de la mobilité ou encore de la sécurité alimentaire.
Une politique de préférence intelligente pour l’innovation locale pourrait créer un cercle vertueux : l’État devient le premier client de certaines solutions, les entreprises congolaises gagnent en capacité, les chercheurs obtiennent des débouchés et les investisseurs disposent enfin d’un marché domestique crédible.
Sans cette articulation entre recherche, financement, production et marché, l’innovation restera condamnée à vivre principalement dans les laboratoires et les salons d’exposition.
L’intelligence artificielle ne doit pas devenir un nouveau mot-valise
La présence de l’intelligence artificielle parmi les domaines mis en avant illustre également une autre nécessité : celle de ne pas céder aux effets de mode.
L’IA peut contribuer à transformer l’administration, la santé, l’agriculture ou l’éducation. Mais elle exige des infrastructures numériques, des données fiables, des compétences spécialisées, une gouvernance claire et des règles de protection des données.
Présenter l’intelligence artificielle comme une solution miracle, sans investir simultanément dans ces fondations, exposerait le gouvernement à une nouvelle forme de communication technologique sans transformation structurelle.
La RDC ne manque pas de slogans ambitieux. Elle manque surtout de mécanismes capables de transformer durablement l’ambition en résultats mesurables.
Judith Suminwa face à l’épreuve du passage à l’échelle
En lançant cette quatrième édition, Judith Suminwa engage donc davantage que la parole du gouvernement. Elle engage sa crédibilité sur la capacité de l’exécutif à faire de la science autre chose qu’un secteur de prestige.
Le défi est désormais clair : établir une continuité entre les éditions du Forum, publier un bilan des innovations soutenues, suivre leur évolution et rendre publics les résultats obtenus.
À terme, chaque édition devrait pouvoir répondre à quelques indicateurs simples : combien de brevets ? Combien de financements ? Combien de start-up ? Combien d’emplois ? Combien de solutions adoptées par l’État ou le secteur privé ? Combien de produits fabriqués en RDC ?
C’est à ces chiffres, davantage qu’aux applaudissements d’une cérémonie inaugurale, que l’on jugera la réussite de cette politique.
Le Forum du Génie Scientifique Congolais peut devenir un formidable accélérateur de transformation. Mais il doit désormais changer de nature : moins de vitrine, davantage de laboratoire ; moins de cérémonial, davantage de financement ; moins de prototypes abandonnés, davantage de solutions industrialisées.
Pour le gouvernement Suminwa, le véritable forum ne commence peut-être pas à l’INA. Il commence après l’INA, lorsque chaque inventeur regagne son laboratoire et que l’État doit décider s’il transforme une bonne idée congolaise en une réalité congolaise.
NGK





