Tshala Muana : retour sur une dure épopée tournée vers la réussite, par-delà obstacles et difficultés

Elisabeth Tshala Muana Muidikayi est décédée ce samedi 10 décembre aux petites heures du matin à l’âge de 64 ans. La triste nouvelle a été annoncée par son compagnon, Claude Mashala, dans un tweet sur sa page Facebook. La cause de sa mort n’a pas encore été communiquée pour l’instant. La vie de Tshala Muana aura été une ode au combat perpétuel pour la réussite, par-delà les difficultés de la vie dans lesquelles le destin, parfois très sévère, voulait l’enfermer. Trop de chocs, de coups durs dans la vie ne l’ont jamais abattue ni empêchée de filer tout droit vers le ciel de sa gloire.

Née le 13 mai 1958 à Elisabethville, actuelle Lubumbashi – capitale du Haut Katanga – elle est la fille du lieutenant Amadeus Muidikayi et d’Alphonsine Bambi wa Ntumba. A l’âge de 6 ans, son père est assassiné en 1964 à Watsa, province Orientale, par ses propres soldats qui l’accusent de vouloir décrocher face aux rebelles lumumbistes Simba du CNL – Conseil national de libération, dirigé par Christophe Gbanye, Gaston Soumialot, général Olenga et Laurent-Désiré Kabila. Sans ressources, Alphonsine Bambi amène ses dix enfants dans leur Kasaï d’origine, et s’installe à Luluabourg, actuelle Kananga.

L’ambition de réussir dans la musique

Très belle de visage, avec sa silhouette en forme de guitare anglaise, le tout sur un teint caramel clair aux reflets dorés et plein d’éclats comme on en trouve souvent dans le Kasaï, la jeune Elisabeth a tout pour plaire. Elle se marie ainsi très jeune une première fois, mais le mariage ne dure pas parce qu’elle n’arrive pas à tomber enceinte. Elle se remarie à un mari violent qui la maltraite. Elle finit par quitter ce mariage, lasse d’être victime de tant de maltraitance. Mais aussi sans enfant.  Malheureuse dans le mariage, et décidément déçue par son Kasaï d’origine, elle rentre dans son Katanga natal où elle a la chance de concevoir et d’accoucher d’une fille, son unique enfant. De retour à Kananga, elle s’engage dans le groupe d’animation politique du Kasaï occidental qui chante en l’honneur du président de la République de l’époque, le maréchal Mobutu.

C’est au cours d’un concours national de tous ces groupes de la MOPAP – mobilisation et propagande du MPR Parti-Etat – organisé à Kinshasa en 1976 qu’elle se rend pour la première fois dans la capitale. Elle s’y installe définitivement avec, en tête, l’idée de réussir un jour dans une carrière musicale. Elle intègre, en tant que danseuse, «Les Redoutables», l’orchestre de l’icône de la chanson féminine prénommée elle aussi Elisabeth : Abeti Massikini. Elle y fait la connaissance d’une choriste de talent nommée Marie Claire Moseka Mboyo Mbilia, connue plus tard sous son nom de scène de Mbilia Bel.

Une année plus tard, en 1977, la voilà qui atterrit au Tcheke-Tcheke Love, l’orchestre de l’autre icône de la musique féminine congolaise de l’époque : Mpongo Love. Elle y améliore sa technique de danse, et réalise quelques voyages. Cependant, elle n’a qu’une ambition : devenir elle aussi, une chanteuse. Elle intègre le Minzoto Wella Wella du père Bufallo, où elle va enregistrer deux chansons qui seront des échecs retentissants. A cette déconvenue, elle apprend le décès à Kananga de son unique fille qu’elle avait laissée à la garde de sa mère …

Moderniser le folklore Baluba

Mais Tshala ne se laisse pas abattre, malgré les déchainements du sort. En 1978, elle part en tournée en Afrique occidentale avec le Minzoto Wella Wella, à l’issue de laquelle elle s’installe à Bangui, en Centrafrique. Elle travaille alors avec un impresario ivoirien du nom de Ram Ouedraogo. De Bangui, elle finit par s’installer à Abidjan, devenue une sorte de rampe de lancement de la musique africaine, et d’où les Sam Mangwana, Souzy Kaseya, Dizzy Mandjeku et autres prospèrent sur l’Afrique entière. C’est d’ailleurs Souzy Kaseya, qu’elle avait rencontré au sein du Tcheke-Tcheke Love, qui lui compose en 1981 sa première chanson, Amina, qui fait tabac, malgré sa piètre qualité. Tshala fait alors le choix de moderniser le folklore des Baluba du Kasaï – la plus grande communauté ethnique du Congo numériquement parlant – qu’elle renomme «Mutuashi». Elle s’impose également comme un sex symbol dont les concerts sont marqués par des danses provocatrices et volontiers suggestives. C’est le succès immédiat sur la lagune Ebrié. 

Le succès est également au rendez-vous lorsqu’elle fait sa première tournée dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Surnommée «la citoyenne», appellation pour les femmes dans le Zaïre de Mobutu où les termes «Madame, Mademoiselle et Monsieur» étaient interdits, Tshala Muana devient ainsi une vedette à part entière au pays d’Houphouët-Boigny. Et suscite de coups de colère de certaines femmes ivoiriennes jalouses de leurs maris respectives, et qui veulent lui nuire. En 1984, elle s’installe définitivement à Paris. Elle remixe Amina, avec une bien meilleure qualité, qui connaît un succès phénoménal. Elle sort ensuite «Mpokolo», chanté en Tshiluba, qui est aussi apprécié du public. Mais la grande réussite vient avec «Nkumba», qui finit d’imposer Tshala Muana au panthéon de la musique mondiale, et le mutuashi parmi les genres musicaux africains en vogue.

Suivront de nombreux autres tubes : Tshibola, Kapinga, Emony, Cheri Mamadou, Diba diabuedi, Karibu, Nkashama etc. qui ont fait d’elle une icône vénérée par tout un continent, voire au-delà. Des productions dans plusieurs pays en Afrique comme en Occident démontrent cette reconnaissance internationale. Au début de la décennie 1990, elle est intronisée ‘‘Nsaka wa mu tshianda’’, c’est-à-dire «Ambassadrice de l’art et de la culture kasaiennes», par les chefs coutumiers du Grand Kasaï. Ceci, parce que grâce à elle, la danse et la chanson au rythme mutuashi ont été vulgarisées à travers le monde. 

L’ami de Dar es Salam

Au cours d’une de ses tournées au milieu des années 80 à Dar es Salam en Tanzanie, une jeune chanteuse tanzanienne est programmée pour jouer pendant l’intermède. Mais elle n’attire pas les faveurs du public, qui se met à la conspuer. Piquée au vif, elle s’en prend alors à Tshala Muana, disant aux spectateurs qu’ils l’appréciaient juste parce qu’elle exhibait ses cuisses. Fou de colère, un homme se lève dans la salle, et vocifère contre l’apprentie chanteuse tanzanienne, lui interdisant de traiter ainsi sa compatriote. Tshala prendra rendez-vous avec cet homme dans un restaurant après le concert, et ce dernier se présenta à elle : Laurent-Désiré Kabila.

Une dizaine d’années plus tard, en mai 1997, Kabila est le nouveau président du Zaïre, rebaptisé République démocratique du Congo, après avoir renversé militairement le maréchal Mobutu. Tshala Muana regagne définitivement le pays. Et se met, politiquement, au service de son ami du concert de Dar es Salam. D’abord, elle crée le REFECO, Regroupement des femmes congolaises, avant d’être, ensuite, nommée députée nationale à l’Assemblée constituante et législative-Parlement de transition – ACL-PT. Après la mort de Laurent-Désiré Kabila, elle reprend sa carrière musicale, et parvient à sortir des chansons à succès, dont une, «Malu», a connu un succès époustouflant, au point d’être considéré comme un véritable hymne dans le pays. Portée à la présidence de la ligue des femmes du PPRD, le parti de l’alors président de la République Joseph Kabila, le fils de Laurent-Désiré Kabila, elle est battue aux élections législatives à Kananga en 2011.

C’est donc cette artiste immense, qui était affectueusement appelée «Mamu nationale» – la mère de la nation – qui a quitté la terre des hommes ce samedi 10 décembre. Elle était une grande admiratrice de Thomas Sankara, ancien président du Burkina Faso. «J’aimais beaucoup son nationalisme, l’amour de son pays, sa vision de l’unité africaine, son ambition de sortir l’homme Noir du complexe d’infériorité dans lequel il est enfermé et qui l’empêche de cultiver l’estime de soi nécessaire à son progrès», me disait-elle au cours d’une émission télé en 2019.

Mbuta MAKIESSE/ Actualite243.com

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