« Certaines provinces impressionnent par ce qu’elles exportent. D’autres étonnent par tout ce qu’elles pourraient produire si leurs potentialités étaient enfin reliées aux marchés, à l’énergie et aux infrastructures. Le Kasaï-Central appartient à cette seconde catégorie. »

1. Au cœur du Grand Kasaï
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Notre voyage à travers les 26 provinces de la République démocratique du Congo nous conduit aujourd’hui au Kasaï-Central, au centre-sud du pays. Son chef-lieu est Kananga, l’ancienne Luluabourg, l’une des grandes villes historiques du Congo. Issue du démembrement de l’ancienne province du Kasaï-Occidental, la province comprend la ville de Kananga et les territoires de Demba, Dibaya, Dimbelenge, Kazumba et Luiza. Sa position géographique lui confère un avantage considérable : le Kasaï-Central se trouve pratiquement au carrefour de plusieurs espaces économiques congolais. Mais être au centre d’un pays ne signifie malheureusement pas être au centre de son développement. Et c’est précisément tout le paradoxe du Kasaï-Central.
2. Kananga : de Luluabourg à la capitale provinciale
Kananga occupe une place particulière dans l’histoire congolaise.Sous le nom de Luluabourg, la ville fut un important centre administratif, ferroviaire et politique du Congo belge, puis du Congo indépendant.Son histoire est intimement liée à celle du chemin de fer.Aujourd’hui encore, Kananga constitue un nœud essentiel du réseau de la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC).

Cette position devrait théoriquement permettre de relier davantage le Kasaï-Central aux grands bassins économiques du pays. Mais une infrastructure qui existe sur une carte et une infrastructure réellement opérationnelle sont deux choses différentes.Le développement ne voyage pas sur des rails délabrés.
3. Une province qui possède aussi son sous-sol
Le Kasaï-Central n’est pas dépourvu de ressources minières. On y trouve notamment des indices ou gisements associés au diamant, à l’or, au fer et à d’autres substances minérales. Le diamant demeure naturellement la ressource la plus connue du Grand Kasaï. Mais ici encore, nous retrouvons l’une des grandes faiblesses structurelles de l’économie congolaise :extraire une ressource ne suffit pas à développer un territoire.

Il faut organiser sa chaîne de valeur. Dans le cas du diamant, cela signifie notamment améliorer la traçabilité, favoriser la taille et le polissage, former des artisans spécialisés, développer la joaillerie et renforcer les mécanismes permettant aux communautés productrices de bénéficier réellement de la richesse extraite. Un diamant brut exporté est une richesse. Un diamant transformé localement est une richesse à laquelle on a ajouté du travail, du savoir-faire et des emplois.
4. La véritable richesse pourrait être dans les champs
Le grand avenir économique du Kasaï-Central ne se trouve pourtant pas nécessairement uniquement sous terre. Il se trouve peut-être aussi à la surface. La province dispose d’importantes possibilités agricoles. On y cultive notamment : manioc, maïs, arachide, haricot, riz, patate douce et diverses cultures vivrières.

L’élevage constitue également une activité susceptible d’être considérablement développée. Pourquoi est-ce stratégique ? Parce que le Kasaï-Central pourrait devenir non seulement autosuffisant pour une partie importante de ses besoins alimentaires, mais également approvisionner d’autres grands centres urbains. Pour cela, il faut passer de l’agriculture de subsistance à une véritable économie agricole. Et cela exige : routes de desserte agricole, semences améliorées, mécanisation adaptée, coopératives, crédit agricole, stockage, chaînes du froid,transformation agroalimentaireet accès aux marchés.Le paysan ne doit plus seulement produire. Il doit pouvoir vendre.
5. Le paradoxe des routes
Voici probablement l’un des problèmes les plus déterminants du Kasaï-Central. Vous pouvez posséder les meilleures terres agricoles du Congo.Vous pouvez produire du maïs, du manioc ou des haricots en abondance. Mais si un camion ne peut pas atteindre le village pendant la saison des pluies, cette production reste pratiquement prisonnière de son lieu de production.

C’est pourquoi, dans une province comme le Kasaï-Central, une route rurale peut être aussi importante économiquement qu’une mine. Une route transforme immédiatement la valeur d’un territoire. Elle rapproche le paysan du marché. Elle réduit le prix des marchandises. Elle facilite l’accès à l’école. Elle rapproche le malade de l’hôpital. Elle attire les commerçants. Elle permet l’installation des entreprises. Elle donne de la valeur aux terres agricoles.Voilà pourquoi l’enclavement n’est pas simplement un problème de transport. C’est un impôt invisible sur la pauvreté.
6. La rivière Lulua : l’eau comme patrimoine économique
Le nom Lulua, qui reste profondément associé à l’histoire et à l’identité de cette région, vient notamment de la rivière Lulua, importante composante du réseau hydrographique du bassin du Kasaï.L’eau représente une richesse économique considérable. Elle peut servir à l’agriculture.

À la pêche.À l’approvisionnement des populations. Et, selon les sites et les conditions techniques, à la production d’énergie. Or l’électricité constitue précisément l’une des clés de la transformation économique du Kasaï. Sans énergie fiable, pas d’industrialisation sérieuse. Pas de chambres froides. Pas de transformation agricole à grande échelle.Pas d’entreprises compétitives. Pas d’économie numérique robuste.L’énergie est à l’économie moderne ce que le sang est au corps humain.
7. Kananga doit devenir un véritable pôle économique
Kananga ne devrait pas simplement être une capitale administrative. Elle devrait devenir le centre économique et logistique du Kasaï-Central. Imaginons une Kananga disposant : d’une alimentation électrique fiable, d’un réseau ferroviaire modernisé, de bonnes connexions routières, d’entrepôts modernes, d’une zone agro-industrielle, de centres de formation technique, d’entreprises de transformation du manioc et du maïs, d’abattoirs modernes, de PME industrielles, et d’une connexion numérique performante.

La ville pourrait alors servir de plateforme pour toute l’économie provinciale. Le développement territorial fonctionne souvent ainsi : une ville dynamique entraîne progressivement son hinterland.
8. Le chemin de fer : remettre le Kasaï au milieu du Congo
Le chemin de fer possède une importance particulière pour le Kasaï. Historiquement, il a permis de connecter cette région aux grands espaces économiques du pays.Sa modernisation pourrait changer profondément l’économie provinciale.

Pourquoi ? Parce que transporter une tonne de maïs, de ciment, de carburant ou de marchandises sur de longues distances coûte généralement beaucoup moins cher par rail lorsque le réseau fonctionne efficacement. Le Kasaï-Central a donc besoin non seulement de routes, mais d’une stratégie multimodale : route + rail + aviation + télécommunications.Le désenclavement physique doit accompagner le désenclavement économique.
9. Une richesse souvent oubliée : le capital humain
Il existe cependant une richesse que les cartes géologiques ne montrent jamais.L’homme.Le Grand Kasaï possède une longue tradition intellectuelle, universitaire, administrative, commerciale et diasporique. Des générations de cadres, enseignants, médecins, juristes, économistes, ingénieurs et entrepreneurs originaires de cette région travaillent au Congo et à travers le monde. Ce capital humain représente une ressource considérable. Pourquoi ne pas organiser davantage cette diaspora autour de projets d’investissement provinciaux ?

Pourquoi ne pas créer des mécanismes permettant aux ressortissants du Kasaï-Central vivant à Kinshasa, Lubumbashi, Bruxelles, Paris, Montréal, Toronto, Londres ou ailleurs d’investir collectivement dans : l’agriculture, l’immobilier, l’énergie, les PME, les écoles, les cliniqueset les infrastructures productives ? La diaspora ne doit pas seulement envoyer de l’argent pour consommer. Elle peut également investir pour produire.
10. Le traumatisme de la violence et la nécessité de reconstruire
On ne peut parler du Kasaï-Central sans évoquer les graves violences qui ont marqué la région, notamment lors de la crise dite Kamuina Nsapu à partir de 2016. Des populations ont été déplacées. Des familles ont été endeuillées.Des infrastructures ont souffert. La confiance entre certaines communautés et les institutions a été profondément affectée.

Le développement économique exige donc également la consolidation de la paix, de la justice et de l’État de droit. Car aucun investisseur sérieux ne construit durablement là où règne l’insécurité. Et aucun paysan ne développe une exploitation à long terme s’il craint de devoir abandonner demain son village. La paix est elle-même une infrastructure économique.
11. Quel modèle de développement pour le Kasaï-Central
La province ne doit pas nécessairement reproduire le modèle du Lualaba ou du Haut-Katanga. Chaque province congolaise doit construire son développement à partir de ses propres avantages. Pour le Kasaï-Central, une stratégie cohérente pourrait reposer sur cinq piliers : désenclavement — agriculture — énergie — transformation locale — capital humain.La route permettrait à l’agriculture d’atteindre les marchés. L’énergie permettrait la transformation.La transformation créerait les emplois. Les emplois augmenteraient les revenus. Les revenus élargiraient le marché intérieur. Et le capital humain ferait fonctionner l’ensemble. C’est cela, une chaîne de développement.
LE MOT DE CLBB
Le Kasaï-Central nous donne une leçon différente de celle du Lualaba. Au Lualaba, la question est :comment transformer l’immense richesse minière ? Au Kasaï-Central, la question devient :comment libérer un potentiel économique que l’enclavement empêche encore de s’exprimer pleinement ? Voilà pourquoi il faut arrêter de croire que toutes les provinces congolaises doivent suivre le même modèle. Le développement du Congo sera nécessairement territorial. À Kolwezi, il faudra davantage transformer le cuivre et le cobalt. À Kananga, il faudra notamment désenclaver les territoires, électrifier, moderniser le rail, développer l’agriculture et construire l’agro-industrie. Et c’est peut-être cela que notre voyage à travers les 26 provinces commence progressivement à démontrer : il n’existe pas un seul Congo économique. Il existe 26 territoires avec leurs forces, leurs faiblesses et leurs vocations particulières, qui doivent être intégrés dans une vision nationale commune. Le Kasaï-Central ne demande donc pas la charité. Il demande des routes. Il demande de l’énergie.Il demande des investissements productifs.Il demande que ses agriculteurs puissent atteindre les marchés.Il demande que Kananga retrouve pleinement sa vocation de carrefour.Car lorsqu’une province possède des terres, de l’eau, des hommes et une position géographique stratégique, mais reste pauvre faute d’infrastructures, ce n’est plus la nature qu’il faut interroger. C’est notre organisation économique. Et le jour où les routes sortiront les récoltes des campagnes, où le rail transportera à nouveau massivement les marchandises, où l’électricité fera tourner les unités de transformation et où la jeunesse trouvera du travail chez elle, le Kasaï-Central cessera progressivement d’être décrit par ce qui lui manque. On parlera enfin de ce qu’il produit.
CLBB
À suivre — Épisode 13 : notre voyage à travers les richesses, les merveilles et les potentialités des 26 provinces de la République démocratique du Congo continue…





