Dans certains débats sur l’identité congolaise, une étrange tentation revient régulièrement : rechercher dans les archives coloniales une liste des tribus, ethnies ou populations recensées autrefois par l’administration belge, puis utiliser cette nomenclature comme une sorte de certificat historique de congolité.Le raisonnement paraît simple : si votre communauté figure sur la liste, vous êtes chez vous ; si elle n’y figure pas, votre présence devient suspecte.Mais cette méthode pose une question fondamentale :Depuis quand une liste administrative établie par le colonisateur constitue-t-elle l’acte de naissance définitif des peuples du Congo ?La carte du colonisateur n’était pas le territoire des peuplesAvant l’État indépendant du Congo, avant le Congo belge et même avant que les frontières actuelles ne soient définitivement tracées, des peuples vivaient, migraient, commerçaient, se mariaient et parfois se faisaient la guerre dans l’espace qui deviendra la République démocratique du Congo.Les frontières africaines modernes ont souvent traversé des espaces humains beaucoup plus anciens.C’est ainsi que certaines communautés se retrouvent aujourd’hui réparties entre plusieurs États : Congo et Angola, Congo et Zambie, Congo et Rwanda, Congo et Burundi, Congo et Ouganda, Congo et République centrafricaine, etc.Cela ne signifie évidemment pas que toute personne appartenant à une communauté transfrontalière possède automatiquement la nationalité congolaise.Mais cela démontre une chose essentielle : l’ethnographie et la nationalité sont deux questions différentes.Une nomenclature coloniale n’est pas un registre d’état civilLes administrateurs coloniaux ont recensé, classifié et parfois regroupé les populations selon leurs propres méthodes et les connaissances disponibles à leur époque.Ces travaux constituent des sources historiques précieuses.Ils peuvent nous renseigner sur l’ancienneté documentée d’une communauté dans une région donnée.Mais une source historique n’est pas nécessairement une vérité exhaustive.Avons-nous seulement établi que ces nomenclatures avaient recensé toutes les communautés, tous les sous-groupes, toutes les appellations locales et toutes les évolutions identitaires présentes sur l’immense territoire congolais ?Et surtout : le colonisateur cherchait-il à établir pour l’éternité la liste juridique des futurs citoyens de la République démocratique du Congo ?Évidemment non.Il administrait une colonie.Transformer aujourd’hui ses classifications ethnographiques en tribunal suprême de la congolité reviendrait paradoxalement à confier au colonisateur, plus d’un siècle après ses recensements, un pouvoir que la République indépendante devrait exercer elle-même.La nationalité ne se confond pas avec la tribuC’est ici que notre débat national doit gagner en maturité.On peut rechercher historiquement l’origine d’une communauté.On peut discuter des migrations.On peut confronter les archives coloniales, les traditions orales, les travaux scientifiques et les documents administratifs.Mais la nationalité est d’abord une question juridique.La République doit déterminer qui est Congolais conformément à sa Constitution et à ses lois, et non selon la sympathie ou l’antipathie que nous éprouvons envers une communauté.Sinon, nous ouvrons une boîte de Pandore.Aujourd’hui, on demandera à une communauté de démontrer qu’elle figurait dans un document de 1910.Demain, une autre devra prouver qu’elle était présente en 1885.Après-demain, quelqu’un exigera de savoir où vivaient ses arrière-grands-parents avant la Conférence de Berlin.Et finalement, qui sera encore suffisamment Congolais pour déclarer les autres Congolais ?Mais transcender la stigmatisation ne signifie pas falsifier l’histoireIl faut cependant éviter l’excès inverse.Refuser la stigmatisation ne signifie pas interdire la recherche historique.L’unité nationale ne doit pas être construite sur des mensonges.Lorsqu’il existe des controverses sur l’origine, l’ancienneté ou les migrations d’une communauté, les historiens doivent pouvoir travailler librement sur les archives et confronter les sources.Mais leurs conclusions doivent être distinguées d’une autre question : le statut juridique actuel des personnes concernées.Une communauté peut avoir connu plusieurs vagues migratoires. Certaines familles peuvent être installées depuis plusieurs générations tandis que d’autres sont arrivées plus récemment. Les appellations ethniques elles-mêmes peuvent évoluer avec le temps.L’histoire humaine est rarement aussi propre que les tableaux administratifs voudraient nous le faire croire.Le piège congolais : transformer l’histoire en armeNotre véritable problème apparaît lorsque l’histoire cesse d’être un instrument de connaissance pour devenir une arme politique.Une archive est brandie pour exclure.Une appellation devient une accusation.Une langue devient une présomption de nationalité étrangère.Une physionomie devient presque une pièce à conviction.À ce rythme, nous ne construisons plus une nation : nous organisons un gigantesque contrôle d’identité ethnique.Et dans un pays qui compte des centaines de communautés et partage ses frontières avec neuf États, cette logique peut devenir explosive.Le cas de l’Est exige justement davantage de rigueurCette question devient particulièrement sensible dans l’Est de la RDC, où les problématiques de nationalité, de migrations, de conflits fonciers, de rébellions et d’ingérences étrangères se sont superposées pendant des décennies.Il faut alors avoir le courage de tenir simultanément deux vérités.Première vérité : la RDC a le droit absolu de défendre son territoire, ses frontières et sa souveraineté contre toute agression ou infiltration étrangère.Deuxième vérité : aucun citoyen congolais ne devrait être transformé en étranger simplement en raison de son origine ethnique, de sa langue, de son apparence ou de la proximité culturelle de sa communauté avec une population d’un pays voisin.Ces deux principes ne sont nullement contradictoires.Défendre la souveraineté nationale n’oblige pas à pratiquer la suspicion ethnique.Et combattre la stigmatisation n’oblige pas davantage à nier les agressions étrangères.C’est précisément cette nuance qui manque souvent au débat congolais.Sortons du tribunal des tribusLa République ne peut pas fonctionner comme une association dont certains membres fondateurs conserveraient le droit d’admettre ou d’expulser les autres.Nous devons passer progressivement de la question :« De quelle tribu es-tu ? »à une question autrement républicaine :« Es-tu Congolais au regard de la loi, et assumes-tu les droits et les devoirs attachés à cette citoyenneté ? »Voilà le changement intellectuel dont notre pays a besoin.L’identité culturelle peut être Luba, Kongo, Mongo, Nande, Hunde, Hema, Lendu, Shi, Lega, Tetela, Yaka, Ngbandi, Tutsi, Hutu ou appartenir à l’une des nombreuses autres communautés présentes dans notre espace national.Mais au-dessus de ces identités particulières doit exister une identité politique commune :Congolais.Et si le colonisateur avait oublié quelqu’un ?Voilà finalement la question presque ironique que j’aimerais poser.Supposons qu’un administrateur colonial, quelque part en 1912, ait oublié de mentionner une petite communauté dans son rapport.Devons-nous, cent quatorze ans plus tard, annoncer à ses descendants :« Désolé, l’administrateur belge ne vous avait pas inscrits dans son cahier, vous n’êtes donc pas Congolais » ?Ce serait transformer une éventuelle lacune administrative coloniale en condamnation identitaire perpétuelle.Le Congo indépendant doit être intellectuellement plus ambitieux que cela.Consultons les archives.Étudions notre histoire.Vérifions les migrations.Appliquons rigoureusement les lois sur la nationalité.Protégeons nos frontières.Combattons toute naturalisation frauduleuse lorsqu’elle est démontrée.Mais cessons de fabriquer des étrangers parmi nous sur la seule base de la tribu.Car lorsqu’une nation commence à demander à chacun de ses citoyens de produire l’arbre généalogique de ses ancêtres pour démontrer qu’il appartient au pays, ce n’est plus seulement l’étranger qu’elle recherche : c’est elle-même qu’elle finit par perdre.
CLBB





