Il existe des pays qui découvrent des ressources naturelles et commencent immédiatement à se demander comment les dépenser.
Et il existe des pays qui se demandent d’abord comment transformer une richesse épuisable en patrimoine permanent.
La Norvège appartient à la seconde catégorie.
Son Government Pension Fund Global (GPFG), communément appelé Oil Fund, constitue aujourd’hui le plus grand fonds souverain du monde. Au 30 juin 2026, sa valeur atteignait environ 22 683 milliards de couronnes norvégiennes, soit quelque 2 300 milliards de dollars américains. (The Wall Street Journal)
Ce chiffre donne le vertige.
Mais ce qui mérite surtout notre attention n’est pas la taille actuelle du fonds.
C’est la philosophie économique et politique qui a permis de le construire.
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Tout commence avec le pétrole
En 1969, la découverte du gigantesque champ pétrolier d’Ekofisk en mer du Nord change profondément les perspectives économiques de la Norvège.
Le pays comprend rapidement quelque chose que beaucoup d’États riches en ressources naturelles comprennent malheureusement trop tard :
le pétrole est une richesse, mais une richesse qui disparaît lorsqu’on l’extrait.
Un baril vendu aujourd’hui ne sera plus disponible demain.
La question fondamentale devient alors :
Comment faire en sorte qu’une richesse naturelle non renouvelable profite également aux générations qui naîtront lorsque les puits seront épuisés ?
C’est cette interrogation qui conduira le Parlement norvégien à créer en 1990 le Government Petroleum Fund, devenu plus tard le Government Pension Fund Global.
Le premier transfert effectif de capitaux intervient en 1996. (Norskpetroleum.no)
Autrement dit, la Norvège a décidé de convertir progressivement une richesse située sous la mer en actifs financiers détenus dans l’économie mondiale.
Voilà le génie du système.
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Transformer le pétrole en actions, obligations et immeubles
Lorsque l’État norvégien reçoit ses revenus pétroliers, l’objectif n’est pas simplement de les engloutir dans les dépenses publiques courantes.
Le flux net de revenus pétroliers de l’État est transféré au fonds. Celui-ci investit largement à l’étranger, notamment dans les actions, les obligations, l’immobilier et les infrastructures. (Regjeringen.no)
La logique est remarquable.
La Norvège vend une ressource naturelle épuisable et acquiert en contrepartie des actifs productifs capables de générer des revenus pendant des décennies.
Le pétrole devient donc indirectement :
Apple.
Microsoft.
Nvidia.
Des obligations souveraines.
Des immeubles.
Des infrastructures.
Des participations dans des milliers d’entreprises internationales.
C’est ainsi que la richesse naturelle devient capital financier intergénérationnel.
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L’ampleur est devenue phénoménale
À la fin de 2025, le fonds valait déjà environ 21 300 milliards de couronnes norvégiennes, soit près de 3,8 millions de couronnes par habitant enregistré en Norvège. (Norskpetroleum.no)
Et au premier semestre 2026, il vient encore d’enregistrer un bénéfice record d’environ 1 750 milliards de couronnes, soit quelque 184 milliards de dollars, porté notamment par la progression des valeurs technologiques. (Reuters)
Arrêtons-nous un instant sur ce chiffre :
184 milliards de dollars de gains en six mois.
Ce n’est plus seulement le pétrole norvégien qui produit de la richesse.
C’est désormais l’argent accumulé grâce au pétrole qui produit lui-même de l’argent.
C’est précisément le passage d’une économie de rente à une logique patrimoniale.
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Mais voici probablement le secret le plus important : la discipline
Créer un fonds souverain est relativement facile.
Beaucoup de pays l’ont fait.
Le véritable défi consiste à empêcher le pouvoir politique de considérer ce fonds comme une caisse disponible pour financer ses besoins immédiats.
La Norvège s’est donc imposé une règle budgétaire.
Depuis 2001, l’utilisation des ressources du fonds dans le budget doit, dans le temps, correspondre au rendement réel attendu du fonds. Cette estimation, initialement fixée à 4 %, a été ramenée à 3 % en 2017. (Regjeringen.no)
La philosophie peut se résumer ainsi :
ne mangeons pas le capital ; utilisons avec prudence ce qu’il rapporte.
C’est une différence fondamentale.
Imaginez une famille possédant un patrimoine de plusieurs millions.
La mauvaise stratégie consiste à vendre progressivement les actifs pour financer son train de vie.
La bonne stratégie consiste à investir le patrimoine et à vivre raisonnablement d’une partie de ses revenus.
La Norvège applique essentiellement cette philosophie à l’échelle d’une nation.
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Pourquoi investir principalement à l’étranger ?
Autre subtilité remarquable : le fonds investit son capital à l’extérieur de la Norvège.
Pourquoi ?
Parce qu’injecter brutalement des centaines de milliards provenant du pétrole dans une petite économie aurait pu provoquer inflation, appréciation excessive de la monnaie, surchauffe économique et affaiblissement des autres secteurs productifs.
C’est précisément l’un des mécanismes associés à ce que les économistes appellent le « syndrome hollandais ».
Le fonds joue donc également un rôle de stabilisateur macroéconomique : il permet de dissocier partiellement le rythme d’extraction du pétrole du rythme auquel cette richesse entre dans l’économie nationale. (Regjeringen.no)
Voilà pourquoi le fonds souverain norvégien est beaucoup plus qu’un gigantesque portefeuille financier.
C’est aussi un instrument de politique macroéconomique.
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Et maintenant, regardons la RDC
Impossible pour un Congolais d’étudier cette expérience sans ressentir un certain vertige.
La Norvège possède du pétrole.
La RDC possède du cuivre, du cobalt, de l’or, du coltan, de l’étain, du manganèse, du lithium et plusieurs autres ressources stratégiques.
Nos minerais alimentent déjà les chaînes de valeur mondiales.
Demain, avec la transition énergétique, l’intelligence artificielle, les centres de données, les batteries et l’électrification massive de l’économie mondiale, certains de ces minerais pourraient devenir encore plus stratégiques.
La question n’est donc plus seulement :
combien la RDC peut-elle exporter ?
La vraie question est :
qu’est-ce qui restera aux Congolais lorsque les minerais auront quitté le sous-sol ?
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Un camion de cobalt quitte le Congo. Que reste-t-il ?
Voilà la question que notre génération devrait avoir le courage de poser.
Le minerai quitte Kolwezi.
Il traverse une frontière.
Il rejoint un corridor.
Il arrive dans un port.
Il entre dans une chaîne industrielle mondiale.
Il devient batterie, véhicule électrique, téléphone ou équipement technologique.
Mais après son départ :
quel actif durable reste au Congo ?
Une école ?
Une centrale électrique ?
Une usine ?
Une autoroute ?
Un hôpital ?
Un réseau d’eau potable ?
Un portefeuille financier international appartenant aux générations futures ?
Ou simplement un trou plus profond dans le sol ?
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Le fonds souverain ne remplace évidemment pas le développement
Il faut toutefois éviter de transformer l’expérience norvégienne en recette magique.
La RDC ne peut pas placer à l’étranger tout l’argent provenant de ses minerais alors qu’elle souffre encore d’un déficit gigantesque d’infrastructures.
Nous avons besoin de routes, d’électricité, d’écoles, d’hôpitaux, d’agriculture, d’industries et de transformation locale.
La situation congolaise n’est donc pas identique à celle de la Norvège.
Mais rien n’empêcherait d’imaginer une architecture dans laquelle les recettes extraordinaires provenant des ressources naturelles seraient réparties entre trois grandes destinations :
investir aujourd’hui dans les infrastructures et le capital humain ;
industrialiser et diversifier l’économie ;
épargner et investir une fraction pour les générations futures.
C’est précisément là que commence une véritable stratégie patrimoniale nationale.
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Le problème congolais n’est donc pas seulement la richesse. C’est le temps.
Nous raisonnons trop souvent sur le budget de l’année prochaine.
La Norvège a raisonné sur plusieurs générations.
Nous demandons :
combien pouvons-nous dépenser ?
Elle s’est demandé :
combien devons-nous préserver ?
Nous regardons la prochaine échéance politique.
Elle a regardé l’après-pétrole.
Voilà peut-être l’une des différences fondamentales entre administrer une rente et construire une nation.
Car la véritable richesse d’un pays ne réside pas uniquement dans ce que Dieu ou la géologie ont placé sous son sol.
Elle réside dans ce que ses institutions sont capables d’en faire.
Le fonds souverain norvégien nous enseigne finalement une chose extrêmement simple :
une ressource naturelle appartient aussi à ceux qui ne sont pas encore nés.
Et gouverner sérieusement consiste parfois à défendre les intérêts de citoyens qui ne votent pas encore.
La RDC devrait méditer cette leçon.
Parce qu’un jour, nécessairement, certains gisements s’épuiseront.
Et ce jour-là, nos descendants nous poseront une question terrible :
Vous avez extrait tout ce cuivre, tout ce cobalt, tout cet or et toutes ces richesses pendant plusieurs générations. Qu’avez-vous laissé derrière vous ?
Il faudra alors pouvoir leur montrer autre chose que des statistiques d’exportation.
La Norvège transforme son pétrole épuisable en patrimoine presque perpétuel.
Le grand défi de la RDC est désormais de transformer ses minerais épuisables en prospérité durable.
Entre les deux se trouve un mot dont nous parlons beaucoup mais que nous pratiquons encore insuffisamment :
la gouvernance.
CLBB



