Il y a parfois des paradoxes qui méritent qu’on s’y arrête.La Suède, souvent citée comme le laboratoire mondial de la société sans espèces, a surpris le monde en décidant de redonner une place importante à l’argent liquide. Non pas parce qu’elle rejette le progrès, mais parce qu’elle a compris une vérité fondamentale : la technologie ne remplace jamais totalement la résilience.Les autorités suédoises invoquent des risques bien réels : cyberattaques, sabotages, pannes électriques, défaillances des réseaux. En clair, lorsque le numérique s’effondre, seule la monnaie physique continue de circuler.Pendant ce temps, la RDC emprunte le chemin inverse.La Banque centrale veut supprimer, dès 2027, les transactions en espèces en devises étrangères. L’objectif est louable : moderniser l’économie, lutter contre le marché parallèle, renforcer la traçabilité des flux financiers et restaurer progressivement la souveraineté monétaire.Sur le principe, peu de personnes peuvent s’y opposer.Mais une politique publique ne se juge pas uniquement à la noblesse de son ambition. Elle se mesure surtout à la réalité du terrain.Or, en RDC, combien de fois entendons-nous chaque jour cette phrase devenue presque nationale :« Il n’y a pas de connexion. »Les distributeurs automatiques tombent régulièrement en panne.Les terminaux de paiement cessent de fonctionner.Les applications bancaires deviennent inaccessibles.Des provinces entières restent dépendantes d’une connexion Internet fragile, parfois interrompue pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours.Et c’est précisément dans ce contexte que l’on voudrait bâtir une économie exclusivement numérique.N’est-ce pas commencer par le toit avant d’avoir terminé les fondations ?La Suède possède l’un des réseaux Internet les plus performants du monde, une alimentation électrique parmi les plus fiables, un taux d’inclusion bancaire proche de l’universalité et une cybersécurité de très haut niveau.Malgré cela, elle conserve le cash comme filet de sécurité.La RDC, elle, veut supprimer ce filet alors que le trapèze est encore en construction.Il ne s’agit pas ici de défendre les cambistes de rue contre les banques.Il ne s’agit pas davantage de glorifier l’économie informelle.Il s’agit simplement de rappeler qu’une réforme économique réussie ne consiste pas seulement à publier une circulaire. Elle consiste à créer les conditions permettant à cette circulaire de fonctionner.Que fera un commerçant de Gemena, de Kasongo, de Lodja ou de Fizi lorsque le réseau tombera en panne ?Que fera un malade devant une pharmacie dont le terminal refuse la transaction ?Que fera un voyageur bloqué dans une province sans connexion ?La monnaie n’est pas uniquement un instrument financier.C’est aussi un outil de continuité économique.Supprimer le cash avant de garantir une infrastructure numérique robuste revient à demander à un pilote de décoller alors que la piste est encore en chantier.La modernisation est indispensable.La digitalisation est inévitable.Mais la précipitation est souvent l’ennemie des grandes réformes.Les pays qui réussissent ne copient pas les modèles étrangers ; ils les adaptent à leurs réalités.La RDC doit avancer vers le numérique.Mais elle doit y aller avec méthode, prudence et pragmatisme.Car le progrès n’est pas une course contre le temps.C’est une marche contre l’improvisation.Réfléchissons-y.
CLBB





