Il est des images qui résument à elles seules l’état d’une nation. Elles ne disent pas seulement ce qui se passe, elles révèlent aussi ce qui ne va plus. Pendant que Goma et Bukavu vivent sous la menace permanente des rebelles de l’AFC/M23 soutenus par le Rwanda, que Minembwe demeure au cœur des tensions sécuritaires et que les combats se poursuivent sur plusieurs fronts et que la ville de Kalemi est sous menace, une autre scène se joue à Kinshasa : celle des salons feutrés, des discours de circonstance, des flashes des photographes et des applaudissements autour du baptême d’un ouvrage.
Le contraste est saisissant. Il est même dérangeant.
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À l’heure où une partie du territoire national échappe encore au contrôle effectif de l’État, où des milliers de familles vivent dans l’incertitude, où des populations continuent de fuir les violences et où la souveraineté de la République est quotidiennement mise à l’épreuve, l’urgence devrait être ailleurs. L’heure devrait être à la mobilisation générale des institutions, à la réflexion stratégique, aux réunions de crise, à la coordination politique et militaire, à la diplomatie offensive et à la recherche de solutions capables de restaurer l’intégrité territoriale du pays.
Or, c’est une tout autre priorité qui semble avoir retenu l’attention de plusieurs hauts responsables de la République.

Le vernissage du livre du ministre Guy Loando Mboyo a réuni une impressionnante brochette de personnalités, parmi lesquelles le président du Sénat, Jean-Michel Sama Lukonde, le sénateur Modeste Bahati Lukwebo et plusieurs autres dignitaires de l’État. Une cérémonie parfaitement légitime dans un contexte ordinaire. Mais le Congo traverse-t-il réellement une période ordinaire ?
La question mérite d’être posée.
Lorsqu’une nation est confrontée à une crise existentielle, les symboles comptent autant que les décisions. Les citoyens observent. Ils scrutent les priorités de leurs dirigeants. Ils cherchent des signes d’engagement, de gravité et de responsabilité. Voir autant de hauts responsables consacrer du temps à une célébration culturelle pendant que l’Est continue de s’enfoncer dans la tragédie laisse inévitablement un sentiment de décalage.
Il ne s’agit nullement de remettre en cause la valeur d’un livre, ni le droit d’un auteur à célébrer la publication de son œuvre. La culture demeure un pilier essentiel de toute société. Mais chaque événement trouve sa pertinence dans son contexte. Et le contexte actuel est celui d’un pays meurtri, amputé de fait d’une partie de son territoire, confronté à une crise sécuritaire majeure qui exige une mobilisation permanente de toutes les énergies nationales.
L’histoire enseigne que les grandes nations savent suspendre les réjouissances lorsque leur existence même est menacée. Elles savent hiérarchiser leurs priorités. Elles savent envoyer à leur peuple un message de solidarité et de détermination.
Aujourd’hui, ce que beaucoup de Congolais attendent de leurs dirigeants, ce ne sont pas des images de célébrations, mais des preuves tangibles que chaque minute, chaque réunion et chaque décision sont consacrées à la reconquête de la paix et à la défense de la souveraineté nationale.
Car pendant que les salons de Kinshasa résonnent des applaudissements, des familles de l’Est continuent de compter leurs morts, leurs déplacés et leurs villages abandonnés. Pendant que les discours se succèdent autour d’un ouvrage, des militaires affrontent quotidiennement l’ennemi sur le terrain. Pendant que certains immortalisent des cérémonies, d’autres tentent de sauver ce qui peut encore l’être.

Le décalage entre ces deux réalités nourrit inévitablement un profond malaise. Il alimente l’impression d’une élite politique éloignée des préoccupations immédiates de la population, davantage préoccupée par les rendez-vous protocolaires que par l’urgence nationale.
L’heure n’est plus aux apparences. Elle est au sens des responsabilités. Les Congolais jugeront leurs dirigeants moins sur les cérémonies auxquelles ils auront assisté que sur leur capacité à préserver l’unité du territoire, à protéger les populations et à restaurer l’autorité de l’État.

Parce qu’au bout du compte, aucun baptême de livre, aussi prestigieux soit-il, ne saurait faire oublier qu’une nation en guerre attend avant tout des actes, de la concentration et une mobilisation sans faille de celles et ceux qui ont reçu la mission de la conduire.
NGK





