Le journalisme est-il en train de céder son âme à la dictature de l’instantané ? La question mérite d’être posée au regard d’une tendance de plus en plus visible : des journalistes professionnels, pourtant formés aux exigences de la vérification, de la hiérarchisation et de la mise en contexte de l’information, préfèrent désormais publier leurs révélations sur X (anciennement Twitter) plutôt que dans les médias qui les emploient.
Le phénomène n’est pas anodin. Des journalistes reconnus, tels que Stanys Bujakera, Rachel Kitshita et bien d’autres, disposent d’une forte audience sur les réseaux sociaux. Leurs publications y deviennent souvent la source primaire de l’information, avant même qu’un article, un reportage télévisé ou une édition radio ne soit diffusé. Résultat : le scoop est consommé en quelques lignes, sans profondeur, sans contradiction, parfois sans les nuances indispensables à la compréhension des faits.
Cette pratique interroge le rôle même du journaliste. Est-il devenu un influenceur de l’actualité ou demeure-t-il un professionnel chargé de produire une information complète, rigoureuse et utile au public ? Car un tweet, aussi viral soit-il, ne remplacera jamais un article solidement construit, une enquête fouillée ou un reportage qui donne la parole à toutes les parties concernées.
Le paradoxe est saisissant. Pendant des décennies, les journalistes ont travaillé à bâtir la crédibilité de leurs rédactions. Aujourd’hui, certains semblent privilégier la valorisation de leur marque personnelle au détriment de celle de leur média. Ce glissement n’est pas sans conséquence. Le public finit par suivre davantage le journaliste que le journal. Les rédactions investissent dans des enquêtes, mais les retombées en termes d’audience et de réputation profitent souvent aux comptes personnels des reporters.
Certes, les réseaux sociaux sont devenus des outils incontournables de diffusion de l’information. Personne ne le conteste. Ils permettent de toucher rapidement un large public et de suivre l’évolution d’un événement en temps réel. Mais ils devraient demeurer un complément du travail journalistique, non son substitut.
L’information mérite mieux que 280 caractères. Une démocratie solide repose sur une presse capable d’expliquer, d’analyser, de contextualiser et de confronter les versions. Le tweet ne fait souvent qu’annoncer ; le journalisme, lui, doit éclairer.
Il est également temps que les rédactions se saisissent de cette question. Si le premier réflexe d’un journaliste est de publier son scoop sur son compte personnel avant de le réserver à son média, c’est peut-être le signe d’une crise plus profonde : celle de la valeur accordée au travail rédactionnel face à la quête permanente de visibilité individuelle.
Le débat ne vise pas à condamner les journalistes présents sur les réseaux sociaux. Leur visibilité est une richesse lorsqu’elle renforce la crédibilité de leur travail. En revanche, lorsque le scoop est sacrifié sur l’autel du buzz, c’est toute la chaîne de production de l’information qui s’en trouve fragilisée.
À force de courir après les « likes », certains risquent d’oublier que le premier devoir d’un journaliste n’est pas d’être le premier à tweeter, mais d’être le premier à informer avec rigueur.
Le scoop ne devrait jamais mourir dans un tweet. Il mérite de vivre dans un article, un journal télévisé, une émission de radio ou une enquête qui résistera au temps. Car les réseaux sociaux fabriquent des tendances ; la presse, elle, construit la mémoire.
NGK





