Et si l’affaire Semlex traversait également le régime Tshisekedi ? Quatorze inculpés.Une entreprise belge. Des passeports congolais.Des dizaines de millions de dollars de malversations présumées. Et neuf années d’enquête en Belgique.Le 31 août 2026, la Chambre du conseil de Bruxelles a décidé de renvoyer devant le tribunal correctionnel Semlex et treize autres prévenus dans l’affaire des passeports biométriques congolais. Les accusations sont graves : corruption présumée d’agents publics étrangers, blanchiment et fraude fiscale. Précisons immédiatement une chose essentielle : il s’agit d’accusations qui devront être établies devant le tribunal. Les personnes poursuivies bénéficient de la présomption d’innocence.Mais derrière cette procédure judiciaire apparaît progressivement une question politique beaucoup plus embarrassante pour la République démocratique du Congo. Cette affaire concerne-t-elle seulement le régime de Joseph Kabila ? Ou faut-il également examiner ce qui s’est passé sous Félix Tshisekedi ?
TOUT COMMENCE SOUS KABILA
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Le contrat initial avec Semlex remonte à 2015.À l’époque, Joseph Kabila est Président de la République.Le passeport congolais finit par être vendu 185 dollars.Selon les accusations portées dans le dossier, une partie du prix de chaque passeport — notamment 60 dollars — aurait été dirigée vers une société établie à Dubaï, LRPS Ltd, présentée dans les investigations journalistiques comme liée à une proche de l’ancien Président.Attention cependant : ce lien allégué n’a pas été judiciairement établi de manière définitive.Les parties civiles évoquent néanmoins près de 60 millions de dollars qui auraient été détournés dans le cadre du système présumé.C’est précisément ce que le procès devra établir.
MAIS L’HISTOIRE NE S’ARRÊTE PAS EN 2019
Et c’est ici que le dossier devient politiquement beaucoup plus intéressant.Félix Tshisekedi accède à la présidence de la République en janvier 2019.Le contrat initial Semlex devait prendre fin en juin 2020.Le nouveau pouvoir annonce alors qu’il ne sera pas renouvelé.Très bien.On pouvait y voir une rupture.Mais quelques mois plus tard, le 20 octobre 2020, le ministère congolais des Affaires étrangères signe un nouveau contrat avec Locosem, filiale congolaise de Semlex.Durée prévue :douze mois.Justification :éviter l’interruption de la production des passeports pendant que l’État organisait une nouvelle procédure.Cela pouvait parfaitement se comprendre.Mais le provisoire allait durer.
LE PROVISOIRE QUI DEVIENT DURABLE
En novembre 2021, le Conseil des ministres lui-même examine la question.Et le compte rendu officiel est particulièrement instructif. Le Comité de suivi constate que Locosem a livré les passeports attendus mais n’a pas livré l’intégralité des équipements et matériels prévus dans son plan d’investissement.Malgré cela, une prorogation est envisagée pour éviter une rupture de production des passeports. Plus intéressant encore :le gouvernement indique que l’évaluation doit se poursuivre et évoque même des investigations de l’Inspection générale des finances. Voilà qui soulève plusieurs questions. Quelles furent les conclusions de ces investigations ? L’État congolais avait-il subi un préjudice ?Si oui, lequel ?Des responsabilités avaient-elles été identifiées ?Et pourquoi le public congolais n’en connaît-il pas clairement les conclusions ?
PUIS ARRIVE DERMALOG
En décembre 2022, un nouveau prestataire est sélectionné :la société allemande Dermalog. Montant annoncé du contrat :48 millions de dollars.On pouvait penser que l’histoire Semlex était définitivement terminée.Mais non.Une enquête menée par Actualite.cd, Lighthouse Reports, Le Soir et De Standaard a révélé qu’en 2023, Semlex/Locosem continuait encore à fournir des passeports au gouvernement congolais. Des documents évoqueraient même plusieurs « arrangements consensuellement négociés » jusqu’au 30 octobre 2023.Et selon cette enquête, la production aurait encore continué ensuite pendant la transition vers Dermalog. Nous avons donc une situation étonnante.Un contrat provisoire de douze mois signé en 2020…qui se prolonge pendant plusieurs années.
ALORS POSONS LA QUESTION QUI DÉRANGE
Si l’affaire Semlex concerne la production des passeports congolais de 2015 à 2025, pourquoi le débat politique congolais devrait-il s’arrêter au 24 janvier 2019 ?Attention.Je ne dis pas que Félix Tshisekedi est impliqué dans les faits de corruption poursuivis en Belgique.Aucun élément public dont nous disposons ne permet de l’affirmer.Je ne dis pas davantage que son gouvernement aurait participé au mécanisme présumé mis en place sous Joseph Kabila.Ce serait aller au-delà des faits établis.Mais je dis quelque chose de beaucoup plus simple :la continuité contractuelle mérite d’être expliquée.
CAR IL EXISTE DEUX QUESTIONS DIFFÉRENTES
La première concerne l’origine du système présumé.Elle renvoie principalement à la période Kabila. Qui a négocié le contrat de 2015 ?Pourquoi le passeport coûtait-il 185 dollars ?Pourquoi 60 dollars auraient-ils transité vers une société de Dubaï ?Qui étaient les bénéficiaires effectifs ?Quels responsables congolais étaient éventuellement impliqués ?C’est le premier dossier. Mais il existe un second dossier.Pourquoi le nouveau pouvoir a-t-il continué à travailler avec une filiale du même groupe alors que Semlex faisait déjà l’objet d’une enquête belge pour corruption ? Voilà la question concernant la période Tshisekedi. Et elle mérite une réponse.
CONTINUITÉ COMMERCIALE NE SIGNIFIE PAS CONTINUITÉ CRIMINELLE
Cette distinction doit absolument être faite.Le fait que Locosem/Semlex ait continué à produire des passeports sous Félix Tshisekedi ne prouve nullement que les mécanismes de corruption présumés de la période précédente se soient poursuivis. Les conditions financières avaient d’ailleurs changé. Le passeport est passé de 185 dollars à 99 dollars, et la rémunération prévue pour l’entreprise avait été réduite.Mais cela ne dispense pas l’État de transparence.Au contraire. Lorsque vous héritez d’un contrat entouré de soupçons aussi graves, la première obligation d’un gouvernement qui promet la rupture est précisément de rendre publiques les conditions dans lesquelles il décide malgré tout de poursuivre temporairement la collaboration.
QUI SAVAIT QUOI ?
Voilà maintenant les questions auxquelles il faudrait répondre. Qui a autorisé le contrat Locosem du 20 octobre 2020 ?Pourquoi douze mois sont-ils devenus plusieurs années ? Quels furent les avis juridiques ? Quels furent les résultats des investigations de l’IGF ? Pourquoi Dermalog, sélectionné en 2022, n’a-t-il pas immédiatement remplacé Locosem ? Quels montants ont été versés à Locosem entre 2020 et la fin effective de sa collaboration ? Quels étaient ses bénéficiaires effectifs durant cette période ?Les anciens circuits financiers avaient-ils totalement disparu ? Quelles prestations furent réellement exécutées ? Et surtout :les contrats, avenants et arrangements peuvent-ils être publiés ?Voilà ce qu’exige la transparence.
CHASSE AUX SORCIÈRES ?
Revenons maintenant à la question initiale. Est-ce une chasse aux sorcières contre l’ancien régime Kabila ?À ce stade, rien ne permet sérieusement de l’affirmer. L’enquête belge remonte à plusieurs années. Des dizaines de citoyens congolais se sont constitués parties civiles. Des organisations internationales de défense des droits humains et de lutte contre la corruption participent à la procédure. Et la décision du 31 août 2026 n’est pas une condamnation. C’est un renvoi devant le tribunal pour que les accusations soient examinées au fond. Mais il existe une manière très simple d’empêcher que ce procès soit politiquement interprété comme une chasse aux sorcières :chercher toute la vérité. Pas la vérité contre Kabila. Pas la vérité pour Tshisekedi. La vérité sur le système.
CAR LA CORRUPTION N’A PAS DE COULEUR POLITIQUE
C’est ici que la République doit devenir adulte.Lorsqu’un scandale éclate sous Kabila, les partisans de Kabila accusent Tshisekedi. Lorsqu’un scandale éclate sous Tshisekedi, ses partisans répondent :« Mais Kabila faisait pire ! »Et pendant que les camps politiques se renvoient les cadavres de leurs scandales respectifs…l’argent du peuple disparaît.Voilà le véritable problème.La corruption ne devient pas acceptable parce qu’elle est commise par notre camp.Et elle ne devient pas criminelle uniquement lorsqu’elle est commise par le camp adverse.
LE PROCÈS DE BRUXELLES DEVRAIT DÉCLENCHER UNE ENQUÊTE À KINSHASA
C’est peut-être la question la plus humiliante de toute cette affaire. Pourquoi faut-il attendre la justice belge pour savoir ce qui s’est passé avec les passeports congolais payés par des citoyens congolais ?Où est la justice congolaise ? Où sont les conclusions de l’IGF ? Où sont les audits ?Où sont les responsabilités administratives ? Où sont les contrats ? Où sont les avenants ? Où est l’argent ? Le procès de Bruxelles devrait conduire les autorités congolaises à ouvrir ou approfondir une enquête indépendante couvrant l’ensemble de la chaîne contractuelle pertinente, sans distinction de régime.
2015–2025 : DIX ANNÉES À EXAMINER
Voilà la période qui m’intéresse.Pas seulement :2015–2019.Mais :2015–2025.Parce que Semlex a produit les passeports congolais sur une période traversant deux présidences. Les responsabilités peuvent être différentes. Les contrats peuvent être différents.Les mécanismes financiers peuvent être différents .Et les éventuelles infractions peuvent concerner certaines périodes et pas d’autres. Mais l’exigence de transparence doit être la même.
MA CONCLUSION
Je refuse donc deux simplifications.La première :« Semlex est le scandale de Kabila. » C’est incomplet.La seconde :« Puisque Semlex a continué sous Tshisekedi, Tshisekedi est nécessairement impliqué dans le scandale. »Ce serait une accusation non démontrée. Entre les deux existe la seule position intellectuellement défendable : enquêter. Suivre les contrats. Suivre les avenants. Suivre les bénéficiaires effectifs. Suivre les décisions administratives. Et surtout :suivre l’argent. Si les responsabilités s’arrêtent à l’ancien régime, que la justice le démontre. Si certaines responsabilités concernent également la période actuelle, que la justice les établisse.Car la République démocratique du Congo n’a pas besoin d’une justice qui choisit ses coupables selon les alternances politiques. Elle a besoin d’une justice capable de dire : Kabila ou Tshisekedi, ancien régime ou nouveau régime, pouvoir ou opposition : lorsqu’il s’agit de l’argent du peuple congolais, personne ne doit être au-dessus de la vérité. Et j’ajouterai cette question : Pourquoi Bruxelles semble-t-elle aujourd’hui plus déterminée que Kinshasa à savoir ce qui est arrivé à l’argent des passeports congolais ? C’est peut-être cela, finalement, le plus grand scandale du Passeportgate.
CLBB





