« Le diamant brille lorsqu’il rencontre la lumière. Mais pour qu’une province brille, il lui faut davantage : des routes, de l’énergie, des industries, des écoles et une économie capable de transformer ses richesses en prospérité. »Après le Kasaï-Central, notre voyage nous conduit aujourd’hui dans une autre composante historique du Grand Kasaï : la province du Kasaï, avec Tshikapa comme chef-lieu.Et quelle province ! Terre de diamant, de rivières, d’agriculture et de commerce transfrontalier, le Kasaï possède une caractéristique qui devrait immédiatement retenir notre attention : il partage une frontière internationale avec l’Angola.Il est donc à la fois territoire minier, agricole et potentiellement corridor commercial vers l’Atlantique.
1. Le Kasaï : une province née du nouveau découpage territorial
Lire aussi
La province actuelle du Kasaï est issue du démembrement de l’ancien Kasaï-Occidental intervenu dans le cadre de la mise en œuvre du découpage territorial de 2015.Son chef-lieu est Tshikapa.Elle couvre environ 95 631 km², selon l’Agence nationale pour la promotion des investissements. (Invest in DRC)La province comprend cinq territoires : Dekese, Ilebo, Kamonia, Luebo et Mweka, auxquels s’ajoute la ville de Tshikapa. Cette géographie est importante.

Car le Kasaï est traversé par de nombreux cours d’eau et possède une ouverture vers l’Angola qui peut devenir un formidable avantage économique.
2. Tshikapa : la ville née du diamant
Impossible de parler de Tshikapa sans parler du diamant.La ville s’est largement développée autour de l’exploitation et du commerce diamantaires.Pendant des décennies, le diamant a attiré négociants, creuseurs, commerçants et aventuriers.Des fortunes s’y sont construites.

D’autres s’y sont évaporées. Le diamant a façonné l’économie locale mais également une certaine culture économique fondée sur la recherche rapide de la pierre providentielle.Mais lorsqu’on observe Tshikapa aujourd’hui, une question devient inévitable : Comment une région ayant produit autant de diamants peut-elle encore manquer d’autant d’infrastructures ?Voilà encore une illustration du paradoxe congolais.
3. Le diamant : richesse extraordinaire, transformation insuffisante
L’ANAPI identifie le diamant de joaillerie parmi les ressources minières déjà exploitées de la province et considère la valorisation du diamant et la joaillerie comme des secteurs industriels à développer. (Invest in DRC)Voilà précisément le problème.Pendant trop longtemps, notre modèle a été :extraire → acheter → exporter.Mais la véritable économie du diamant va beaucoup plus loin :extraction → tri → certification → taille → polissage → joaillerie → commercialisation internationale. À chaque étape, la valeur augmente.

À chaque étape, des emplois spécialisés peuvent être créés.Pourquoi Tshikapa ne deviendrait-elle pas progressivement un centre congolais de taille, de polissage et de formation aux métiers du diamant ?Pourquoi le jeune Kasaïen devrait-il seulement savoir creuser la terre ?Il doit également apprendre à transformer la pierre qui en sort.
4. Le diamant ne doit pas cacher la terre
Voici peut-être l’une des plus grandes erreurs économiques commises dans certaines régions minières du Congo : croire que le sous-sol est plus important que le sol. Le Kasaï possède également un potentiel agricole considérable. L’ANAPI identifie notamment :maïs, millet, manioc, soja, haricot, courge, piment, banane plantain et ananas. (Invest in DRC)Voilà déjà la base d’une véritable économie agro-industrielle.Avec une politique adaptée, on pourrait développer : des minoteries,des unités de transformation du manioc,des huileries de soja et de palme,des biscuiteries,des unités de fabrication de jus d’ananas,des unités de séchage, des savonneries,des abattoirs modernes. Ces possibilités sont précisément parmi celles identifiées par l’ANAPI. (Invest in DRC)

La révolution économique du Kasaï pourrait donc commencer par une idée simple : mettre autant d’intelligence dans l’agriculture que nous en avons mis dans la recherche du diamant.
5. Les rivières Kasaï et Tshikapa : deux autoroutes naturelles
Le Kasaï possède une autre richesse extraordinaire :l’eau.Les rivières Kasaï et Tshikapa structurent profondément la géographie de la province.Elles offrent des possibilités dans la pêche, le transport, l’agriculture et potentiellement la production énergétique.

L’ANAPI signale notamment la présence de poissons dans ces deux rivières et identifie des possibilités industrielles dans la conservation et la transformation du poisson. Elle recense également des sites hydroélectriques à Ilebo et Tshikapa. (Invest in DRC)L’eau ne devrait donc pas simplement traverser la province.Elle devrait produire de la richesse.
6. Ilebo : une ville stratégique trop souvent oubliée
Voici une ville dont on parle insuffisamment lorsqu’on réfléchit à la géographie économique congolaise : Ilebo.

Ilebo occupe historiquement une position stratégique dans les transports congolais. C’est un point d’articulation majeur entre les réseaux fluviaux et ferroviaires permettant de connecter le centre du pays aux régions méridionales. Dans un Congo doté d’infrastructures modernisées, Ilebo pourrait devenir une véritable plateforme logistique intérieure. Imaginez :les productions agricoles arrivent par route ;les marchandises circulent par rail ;les voies navigables complètent le dispositif ; des entrepôts et centres logistiques apparaissent ; des industries de transformation s’installent. Voilà comment une ville devient un hub économique. Le Kasaï ne doit donc pas seulement penser Tshikapa. Il doit également penser Ilebo comme porte logistique.
7. La frontière angolaise : un avantage géopolitique majeur
La frontière avec l’Angola constitue probablement l’un des avantages économiques les plus sous-exploités du Kasaï. Pendant longtemps, la frontière a surtout été perçue sous l’angle sécuritaire, migratoire ou du commerce informel.

Il faut désormais la regarder autrement. Une frontière est aussi un marché. L’Angola représente un débouché potentiel pour : les produits agricoles,les produits alimentaires transformés, le commerce, les services, les matériaux de constructionet diverses productions manufacturières.Et derrière l’Angola se trouve : l’océan Atlantique.Dans une stratégie nationale cohérente de corridors, cette proximité mérite une réflexion beaucoup plus ambitieuse. Le Kasaï pourrait progressivement devenir l’un des traits d’union entre le centre de la RDC et l’espace économique angolais.
8. Dekese : une autre potentialité à explorer
Le territoire de Dekese mérite une attention particulière. L’ANAPI signale notamment un potentiel pétrolier à Ndekese, encore à explorer et à valoriser. (Invest in DRC).

Cela ne signifie évidemment pas que la province deviendra demain une grande région pétrolière : toute ressource supposée doit d’abord être confirmée par des études géologiques et économiques rigoureuses. Mais cela nous rappelle une réalité importante :nous connaissons encore insuffisamment le potentiel réel de nombreuses provinces congolaises. La première richesse d’un pays commence parfois par la connaissance scientifique précise de son territoire.
9. Le grand obstacle : l’enclavement
Comme au Kasaï-Central, nous retrouvons ici l’ennemi silencieux du développement :l’enclavement. Un agriculteur peut produire.Un pêcheur peut pêcher. Un entrepreneur peut investir. Mais sans routes praticables, sans énergie fiable et sans infrastructures logistiques, leurs activités restent limitées.

C’est pourquoi la route n’est jamais simplement du goudron. La route est un multiplicateur économique. Elle réduit les coûts. Elle agrandit les marchés.Elle augmente la valeur des terres. Elle attire les investissements. Elle rapproche les populations des services publics. Et surtout :elle transforme une production locale en activité économique.
10. L’énergie : condition de la transformation
On ne créera pas une industrie du diamant sans électricité. On ne construira pas une chaîne du froid pour le poisson sans électricité. On ne transformera pas massivement le manioc, le maïs, le soja ou l’ananas sans énergie. L’ANAPI relève des sites hydroélectriques identifiés à Ilebo et Tshikapa, ainsi que l’existence d’une centrale hydroélectrique privée. (Invest in DRC)

Le potentiel existe donc. Le défi consiste à convertir ce potentiel en capacité électrique réellement disponible pour les ménages et les entreprises. Parce que : une province sans énergie peut exporter ses matières premières ; elle aura beaucoup plus de mal à exporter des produits transformés.
11. Transformer Tshikapa en capitale économique régionale
Imaginons maintenant une autre Tshikapa. Une ville alimentée correctement en électricité.Une ville connectée aux territoires agricoles.
Une ville disposant d’unités modernes de taille et de polissage du diamant. Une ville possédant des minoteries. Des chambres froides. Des entreprises agroalimentaires.

Des banques capables de financer les PME. Des écoles techniques. Des centres de formation professionnelle. Des infrastructures commerciales modernes.Et surtout une connexion routière performante avec l’Angola et le reste de la RDC. Alors le diamant ne serait plus l’économie de Tshikapa. Il deviendrait l’une des composantes d’une économie diversifiée. Et c’est exactement ce dont la province a besoin.
12. Du creuseur à l’entrepreneur
Le plus grand changement nécessaire n’est peut-être ni géologique ni même financier. Il est culturel et économique.Pendant trop longtemps, dans certaines régions diamantifères, des milliers de jeunes ont été attirés vers les carrières dans l’espoir de trouver la pierre qui changera leur vie.

Mais le développement d’une province ne peut pas dépendre de la chance. Il dépend de la production. De l’entreprise. De l’agriculture. Du savoir. De la formation. De l’épargne. De l’investissement. Et de la transformation. Le véritable défi consiste donc à faire évoluer progressivement le modèle : du creuseur vers le producteur, du négociant vers l’industriel, et du diamant brut vers la valeur ajoutée.
LE MOT DE CLBB
Le Kasaï nous raconte finalement une histoire profondément congolaise.Pendant des décennies, nous avons cherché la richesse dans les trous creusés par nos propres mains.Nous avons retourné la terre. Nous avons lavé le gravier. Nous avons cherché cette petite pierre transparente capable de transformer une vie. Et parfois, nous l’avons trouvée. Mais après tant de diamants sortis de Tshikapa, une question demeure : où sont les routes du diamant ? Où sont les universités financées par le diamant ?Où sont les industries du diamant ? Où sont les grands entrepreneurs nés de cette richesse ? Où sont les infrastructures laissées aux générations futures ? Voilà pourquoi le prochain diamant du Kasaï ne devrait peut-être plus être recherché uniquement dans une rivière. Il pourrait se trouver dans un champ de maïs mécanisé. Dans une usine de transformation du manioc. Dans une centrale hydroélectrique. Dans un atelier de taille de pierres précieuses. Dans un entrepôt d’Ilebo. Dans une entreprise créée par un jeune de Tshikapa. Dans une route commerciale vers l’Angola. Car une province devient véritablement riche non pas lorsqu’elle découvre une ressource exceptionnelle, mais lorsqu’elle construit une économie capable de vivre même lorsque cette ressource disparaît. Le diamant a déjà fait connaître le Kasaï au monde.Il appartient maintenant au Kasaï de faire connaître au monde ce qu’il sait produire avec son intelligence, ses terres, ses rivières et ses femmes et ses hommes. C’est à cette condition que le diamant cessera simplement de briller dans les vitrines du monde…pour commencer enfin à éclairer durablement la terre qui l’a produit.
CLBB
À suivre — Épisode 14 : notre voyage à travers les merveilles, les richesses et les potentialités des 26 provinces de la République démocratique du Congo continue…





