Il y a des phrases qui ouvrent les portes.Il y en a d’autres qui, avant même que la réunion ne commence, obligent déjà certains invités à vérifier si leur chaise est bien dans la salle.À Libreville, le président Félix Tshisekedi vient d’annoncer que le dialogue qu’il envisage pour la RDC sera « différent de tous les dialogues qu’a connus ce pays ».Très bien.Mais une question me vient immédiatement à l’esprit :Pourquoi éprouver le besoin de dévaloriser implicitement les dialogues du passé pour donner de la valeur à celui que l’on veut organiser aujourd’hui ?Car la RDC n’est pas née en 2019.Et le dialogue politique congolais n’a pas été inventé sous la présidence de Félix Tshisekedi.Un pays qui a déjà beaucoup dialoguéNotre histoire politique est jalonnée de conférences, concertations, négociations et dialogues : Table ronde de Bruxelles, Conférence nationale souveraine, négociations de Sun City, Dialogue intercongolais, concertations nationales, dialogue de la Cité de l’Union africaine, Accord de la Saint-Sylvestre…On peut discuter de leurs résultats.On peut dénoncer leurs insuffisances.On peut même considérer que certains ont accouché d’une souris après avoir mobilisé toute une montagne.Mais on ne peut pas faire comme si tous ceux qui nous ont précédés étaient des apprentis dialoguistes attendant l’arrivée d’un professeur providentiel pour découvrir enfin comment les Congolais doivent se parler.L’histoire d’un pays mérite un minimum d’humilité.Différent comment ?Voilà la véritable question.Différent parce qu’il sera plus inclusif ?Différent parce que l’ordre du jour sera déterminé consensuellement ?Différent parce que l’opposition, la majorité, la société civile, les confessions religieuses et les autres forces politiques pourront participer sans que les conclusions soient écrites à l’avance ?Différent parce qu’il ne servira ni à distribuer des postes ni à fabriquer une nouvelle majorité ?Différent parce que le pouvoir acceptera lui aussi d’entendre ce qu’il ne veut pas entendre ?Dans ce cas, magnifique !Nous applaudirons.Mais annoncer simplement que son dialogue sera supérieur ou radicalement différent des précédents, avant même d’en avoir présenté le format, les participants, l’agenda et les garanties, ressemble davantage à une déclaration de supériorité qu’à une invitation au consensus.Et lorsqu’on veut rassembler une nation profondément divisée, la première qualité n’est peut-être pas de proclamer :« Cette fois-ci, vous allez voir comment on dialogue ! »Un dialogue n’appartient pas au PrésidentC’est ici que se trouve, à mon avis, le véritable problème.Un dialogue national ne devrait être ni le dialogue de Félix Tshisekedi, ni celui de l’UDPS, ni celui de l’opposition, ni celui de la CENCO, ni celui de l’ECC.Il devrait être le dialogue des Congolais.Le Président peut le convoquer.Il peut l’encourager.Il peut créer les conditions de sa réussite.Mais s’il en définit unilatéralement les participants, les limites, les sujets autorisés et les conclusions interdites, nous ne sommes plus vraiment dans un dialogue.Nous sommes dans une réunion organisée par le propriétaire de la salle.Et, comme à Morgantown, celui qui loue la salle peut choisir les boissons…mais il ne devrait pas choisir ce que chaque invité doit penser !Le paradoxe congolaisNous avons d’ailleurs développé une curieuse spécialité nationale.À chaque nouvelle crise, nous organisons un dialogue pour résoudre les problèmes laissés par le dialogue précédent.Puis nous signons un accord.Ensuite nous créons un comité de suivi de l’accord.Puis un comité chargé d’évaluer le comité de suivi.Et quelques années plus tard…nous convoquons un nouveau dialogue.À ce rythme, bientôt le principal secteur créateur d’emplois en RDC sera celui des dialogueurs professionnels.Certains Congolais auront participé à tellement de dialogues qu’ils pourront inscrire sur leur CV :Profession : participant aux concertations nationales.Expérience : trente ans.Mais pendant que les élites dialoguent dans les hôtels, le citoyen attend toujours la route, l’électricité, la sécurité, l’emploi et la justice.Ce qui rendrait réellement ce dialogue différentCe ne sont donc pas les mots du Président qui rendront ce dialogue historique.Ce sera sa méthode.Un dialogue réellement différent serait celui où personne ne connaît les conclusions avant l’ouverture des travaux.Celui où le pouvoir accepte la contradiction sans considérer le contradicteur comme un ennemi.Celui où l’opposition vient proposer autre chose qu’un partage des postes.Celui où les participants parlent davantage de l’avenir du pays que de leur avenir personnel.Celui où les résolutions adoptées deviennent des engagements exécutés et non un nouveau document destiné aux archives de la République.Voilà le dialogue véritablement différent que j’aimerais voir.Attention à la provocation inutileJe ne qualifierais donc pas nécessairement les propos de Félix Tshisekedi d’insultants au sens strict.Mais ils peuvent légitimement être ressentis comme provocateurs et condescendants.Car lorsque vous sollicitez l’adhésion de personnes qui ne pensent pas comme vous, vous ne commencez pas par leur expliquer que tout ce qui a été fait avant vous était inférieur à ce que vous allez faire.La politique est aussi une affaire de symboles, de mots et de psychologie.Et parfois, une petite phrase suffit pour créer une grande méfiance.Ma conclusionMonsieur le Président,faites effectivement un dialogue différent.Mais ne nous dites pas seulement qu’il sera différent.Montrez-le-nous.Qu’il soit différent par son inclusivité.Différent par sa liberté de parole.Différent par l’absence d’agenda caché.Différent par le respect de la Constitution.Différent par la qualité de ses participants.Différent surtout par l’application de ses conclusions.Parce qu’au Congo, nous n’avons plus tellement besoin d’un dialogue différent dans le discours.Nous avons besoin d’un dialogue différent dans les résultats.Et si celui-ci réussit réellement à réconcilier les Congolais et à consolider la paix, nous n’aurons même pas besoin que Félix Tshisekedi nous dise qu’il était différent.L’Histoire s’en chargera.Et l’Histoire, contrairement aux politiciens…ne tient pas de conférence de presse pour annoncer qu’elle a raison.
CLBB





