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Bana Maria(les enfants de Marie(Par Me Charles Kaguya)

7 août 2026
dans Société
La rédactionPar La rédaction
Bana Maria(les enfants de Marie(Par Me Charles Kaguya)

Les effets du système colonial ont été étudiés par plusieurs auteurs, notamment les mécanismes psychologiques de l’aliénation dont les ravages persistent encore de nos jours.

Frantz Fanon est l’auteur qui a, de mon point de vue, le mieux (et assez tôt) mis en évidence la profondeur de la déstructuration mentale du colonisé. Ce dernier va intérioriser la hiérarchisation des races, qui induit sa propre sous-estimation physique et cérébrale. Ce phénomène, aux implications cliniques, est bien décrit dans son ouvrage iconique “Peau noire, masques blancs” ; lequel avait aussi prédit les phénomènes d’acculturation marqués par le transformisme épidermique et capillaire…

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Dans l’héritage porté par les victimes de l’esclavage et du colonialisme que furent nos aïeux, puis nos parents, des traces de ce formatage ont dans une certaine mesure subsisté. Des siècles d’aliénation ne s’effacent pas facilement. D’autant que le destin chaotique de nos territoires, autrefois colonisés, ajoute un trouble dans certains esprits superficiels lorsqu’ils revoient les images des cités ordonnées d’antan.

C’est ainsi que de nos jours l’auto-persuasion d’une infériorité raciale loge encore dans les subconscients, y compris parmi ceux qui n’ont pas été exposés abruptement aux conséquences mentales à long terme du colonialisme. Sur ce point, c’est l’obscurantisme ambiant qui est l’une des causes majeures. Après les luttes pour l’émancipation, la pédagogie de masse permettant d’être mentalement armé dans un environnement encore dominé par les survivances racialistes a été négligée au profit d’autres enjeux de pouvoir.

Je me souviens avoir été choqué lors d’une conversation dans un cadre amical avec un député congolais assez connu. Il avait soutenu sans sourciller qu’il était convaincu qu’un homme blanc est naturellement supérieur à un homme noir (sic). Oui, et ce n’était pas une mauvaise blague. Plutôt que d’être outré, ce jour-là j’ai eu pitié de ce monsieur… Au fond, je n’avais pas été très surpris car l’environnement post colonial dans lequel la plupart d’entre nous avons grandi charriait encore ces réminiscences d’une autre époque.

Dans ma famille, mes parents insistaient sur les aspects dits “civilisés” dans notre éducation. Nous devions être polis, honnêtes et faire honneur à la famille en tout temps et où que l’on soit. Cependant, il est connu que ces exigences morales existaient dans nos sociétés précoloniales.

Aussi, lorsqu’à 19 ans je devais quitter le Congo pour poursuivre mes études universitaires en France, ma mère me fit un long speech moral pour me rappeler mon devoir de bonne conduite. Il fallait surtout ne pas faire honte à la famille, la politesse et l’honnêteté sont très importantes chez les blancs, disait-elle. “Yango balobaka mindele bazali bana ya Maria (c’est pourquoi on dit que les blancs sont les enfants de Marie, mère de Jésus)”.

C’est ainsi qu’en bon enfant bien élevé, je suis arrivé à Paris tout pétri de ces valeurs reçues de mes parents et déterminé à les honorer.

Un jour, je suis allé au supermarché du quartier faire quelques courses. J’avais besoin de prendre un caddie (chariot). À l’époque il n’existait pas de jetons en plastique pour récupérer les caddies, il fallait mettre une pièce de monnaie dans la fente pour débloquer et ensuite la récupérer après usage.
Alors que je m’approchais du point d’attelage des caddies, un monsieur s’est avancé vers moi. Il poussait un caddie dans lequel il y avait un petit sac. Tout souriant, il me dit : ”vous voulez un caddie ? Prenez le mien, j’ai fini mes courses”. Il ajouta : “il y a ma pièce de monnaie dedans, donnez-moi juste l’équivalent”
Je me suis dit que c’était une bonne idée, ça allait m’éviter de marcher jusqu’au point d’attelage des chariots qui était assez loin sur le parking. Je lui ai remis une pièce de monnaie équivalente, il a récupéré son petit sac et j’ai pris le caddie.

Lorsque j’ai fini mes courses, je suis allé jusqu’au point d’attelage pour déposer le caddie et récupérer ma monnaie. J’ai introduit d’un côté le loquet qui sert à bloquer le caddie, de l’autre côté la pièce de monnaie devrait apparaître, mais à mon grand étonnement rien ne sortait. J’ai alors essayé d’introduire un doigt dans la petite fente, il y avait quelque chose de dur qui dépassait. J’ai tiré dessus et bingo ! c’est un bout de carton plié qui est sorti. Je suis tombé des nues. J’ai regardé sur le parking, l’homme avait disparu.

J’ai réalisé que je m’étais fait escroquer d’une pièce de monnaie par un homme à qui j’avais naïvement fait confiance. Était-ce parce que cet homme était blanc ? (En effet, c’était un blanc de type européen, châtain avec les yeux clairs).

Dans mon esprit de jeune africain à peine arrivé du pays, et pas encore intégré, c’était la confusion. J’ai pensé à ma mère, à ce qu’elle m’avait dit sur les “Bana Maria”. C’était une désillusion choquante.

Cet incident dont j’étais le dindon (je fus la risée de tous mes amis au foyer des étudiants où je logeais) me fit brutalement sortir de l’illusion pour embrasser le monde réel, où il ne fallait pas faire confiance au premier venu, qu’il soit noir, blanc ou jaune.

Finalement, nous ne sommes tous que des humains…

Charles Kabuya

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