Ces images de la ville de Kananga, dans l’actuelle province du Kasaï central, améliorées par l’IA, semblent irréelles. Mais en réalité elles ont existé, sauf que les nouvelles générations ne peuvent pas le savoir.
J’ai vécu quelques années de mon enfance à Kananga (ex Luluabourg). À l’époque, mon père était en début de carrière et il fut nommé gérant adjoint de la succursale provinciale de la banque centrale au Kasaï central. Cette dernière possède l’un des bâtiments emblématiques de la ville, situé sur l’artère principale du centre-ville, en diagonale du gouvernorat.
Le gouverneur de province de l’époque, Daniel Monguya, avait initié une politique d’embellissement de la ville.
Pour ceux qui connaissent Kananga, la ville possède l’un des plus beaux boulevards urbains du pays. Cette artère a la particularité de disposer en son milieu de larges terre-pleins arborés. Le gouverneur Monguya entreprit de rénover la pelouse de ces terre-pleins et de les fleurir avec des rangées de magnolias bordées par des haies taillées.
Les pelouses et les fleurs de magnolias, entretenues et arrosées par des agents attitrés, donnaient une touche pittoresque à la ville. C’était incroyablement beau, d’autant que la voirie était, elle aussi, parfaitement entretenue.
Bien que n’étant encore qu’un enfant à l’époque, j’ai souvenir que le gouverneur Monguya faisait stopper son véhicule et descendait pour inspecter personnellement les pelouses et les fleurs, comme un jardinier amoureux du résultat de son travail.
Avec le recul je me pose la question : est ce que cette espèce d’homme existe encore au Congo ?
Daniel Monguya avait clairement une passion pour l’embellissement de la ville qu’il administrait. Et pourtant il n’était pas originaire de la province du Kasaï occidental. Il était natif de Inongo, dans l’actuelle province du Maï-Ndombe. Du coup, je me demande si les gouverneurs non originaires n’étaient pas dans les meilleures dispositions pour servir les provinces sans être gênés par les pesanteurs et les conflits intrinsèques à leurs régions administratives.
Par ailleurs, la ville de Kananga, qui avait été envisagée par l’autorité coloniale comme future capitale du Congo à cause de sa position centrale (elle se trouve à équidistance de la plupart des chef-lieux des provinces et de Kinshasa) disposait d’infrastructures de base fonctionnelles : eau, électricité, voirie urbaine, et surtout l’une des meilleures planifications urbanistiques du pays.
L’appartement dans lequel nous vivions dans ce bel immeuble construit par les belges n’avait rien à envier à ceux des grandes villes étrangères en termes de commodités. Je me souviens qu’un jeune missionnaire anglais, témoin de Jéhovah, qui essayait de convertir mon père, disait à chaque fois qu’il venait à la maison qu’il avait l’impression d’être dans un appartement londonien.
L’économie de la ville était florissante, avec plusieurs maisons commerciales représentées et de nombreux commerçants expatriés (je me rappelle d’un tailleur portugais qui confectionna sur mesure mon costume pour ma communion, il s’appelait monsieur Cruz).
Il y avait des véhicules taxis et des bus (dont des bus scolaires), ainsi que de nombreux concessionnaires automobiles, comme Nissan (dont le modèle Datsun était prisé pour les taxis), Toyota, Azada (Volkswagen) et même Fiat. Pour l’anecdote, mon père acheta pour ma mère un minibus Volkswagen (combi) qui faisait le transport urbain, et il s’offrit une voiture neuve de marque Fiat, qui fut livrée avec, comme on dit, “des sachets sur les sièges”.
Tout cela paraît irréel aujourd’hui, la ville ayant depuis fait un gigantesque bond en arrière. Il n’y circule plus que des motos et des vélos, tandis que la majorité de la population se déplace à pied. L’électricité est aux abonnés absents, alors que l’eau potable est devenue un luxe.
Les fameux terre-pleins centraux sont considérablement dégradés aujourd’hui, avec des touffes de pelouses éparses, sèches et lézardées par l’invasion des piétons et des vendeurs improvisés. Quant à la voirie, elle est envahie sur beaucoup d’artères par des couches de sable qui recouvrent le macadam.
La ville entière offre désormais le visage d’une cité sinistrée, vestige d’une ancienne agglomération moderne. Les urbanistes et architectes belges ne s’y retrouvaient plus face à ce qu’est devenue leur œuvre…
Les nouvelles générations qui y vivent n’imaginent pas ce que fut leur ville du temps de sa splendeur, ni même qu’elle fut un temps dirigée par un gouverneur esthète et adepte de l’embellissement floral (aux antipodes de ses administrateurs d’aujourd’hui…)
C’est peut-être cela le progrès…à reculons.
Daniel Monguya deviendra plus tard un opposant farouche au régime de Mobutu et il s’exila en Europe. Il connaîtra encore l’oppression politique après son retour d’exil, au lendemain de la chute de Mobutu. Il est décédé à Kinshasa le 15 novembre 2021.
Je possède un ouvrage qu’il avait publié à l’époque de son exil, avec comme titre “Histoire secrète du Zaïre”.
Bien que je fus encore très jeune à l’époque, le souvenir des belles fleurs de magnolias qui ornaient la ville, et des rues à la propreté impeccable, m’a toujours inspiré un profond respect pour cet homme…
J’offre ce témoignage à sa descendance.
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Charles Kabuya





