Après plusieurs années de silence médiatique, Joseph Kabila a finalement choisi de parler. Le lieu et le moment ne sont pas anodins. C’est depuis Goma, ville aujourd’hui au cœur des tensions militaires dans l’Est de la République démocratique du Congo, qu’il a accordé un entretien au journal La Libre Belgique.
Ce silence rompu ressemble moins à une simple interview qu’à un message politique soigneusement calibré, adressé à trois destinataires : le pouvoir de Kinshasa, la population congolaise et la communauté internationale.
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Un acte d’accusation contre le pouvoir
Dans ses propos, Kabila ne fait aucune concession. Il accuse directement le régime du président Félix Tshisekedi d’avoir instauré une “dictature” caractérisée par le tribalisme, le népotisme et le mépris de la Constitution.
Le ton est grave. L’ancien chef de l’État ne se contente pas de critiquer la gouvernance actuelle. Il cherche à établir un contraste entre deux périodes : celle de son pouvoir, qu’il présente comme ayant réussi à réunifier le pays, et celle ouverte en 2019, qu’il décrit comme marquée par la désorganisation et la montée des crises.
À travers ce parallèle, Kabila poursuit un objectif évident : réhabiliter son propre bilan politique.
Le retour du narratif de la paix négociée
Dans son entretien, Kabila revient longuement sur la stratégie qu’il affirme avoir privilégiée au début des années 2000 : la paix par le dialogue. Il rappelle notamment le processus qui avait conduit au dialogue intercongolais et à l’accord politique issu des négociations de Accords de Sun City.
Selon lui, la situation actuelle exige la même lucidité : reconnaître que la guerre n’est pas une solution durable et qu’un dialogue inclusif reste la seule voie pour préserver l’unité nationale.
Ce rappel n’est pas innocent. Il vise à présenter Kabila comme l’homme de l’expérience et de la stabilité, face à un pouvoir qu’il accuse d’avoir choisi la fuite en avant militaire.
L’article 64 : un signal politique fort
Le passage le plus lourd de sens dans cet entretien concerne la référence à l’article 64 de la Constitution congolaise. Cet article affirme que tout citoyen a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe qui exerce le pouvoir en violation de la Constitution.
En évoquant explicitement cette disposition, Kabila envoie un signal clair : la résistance au pouvoir en place peut être légitime si les institutions sont jugées dévoyées.
Dans le contexte actuel, cette référence dépasse le simple débat juridique. Elle ressemble davantage à un appel implicite à la mobilisation nationale.
Une présence à Goma qui interroge
La question la plus sensible demeure celle de sa présence à Goma, territoire aujourd’hui associé aux zones d’influence de l’Alliance AFC/M23.
Kabila répond simplement : « Goma, c’est chez moi ».
Cette réponse est à la fois simple et stratégique.
Elle lui permet d’éviter toute reconnaissance explicite d’un rôle politique ou militaire dans la rébellion, tout en assumant sa présence dans un espace où se redessinent les rapports de force de la crise congolaise.
Cette ambiguïté est sans doute volontaire. Elle maintient ouverte la possibilité d’un rôle futur dans la recomposition politique du pays.
Le spectre de la fragmentation nationale
L’ancien président évoque également un risque qu’il qualifie de « soudanisation » du Congo, faisant référence à l’implosion du Soudan.
Sans affirmer que la division du pays est inévitable, il reconnaît que les ingrédients d’une fragmentation sont aujourd’hui présents. Il cite notamment les tensions politiques et les frustrations régionales, y compris dans l’ancienne province du Katanga.
Ce constat est un avertissement : l’instabilité politique pourrait ouvrir la voie à des dynamiques centrifuges dangereuses pour l’unité nationale.
Un retour politique qui ne dit pas son nom
Kabila affirme ne pas penser à son avenir politique. Pourtant, tout dans cet entretien suggère le contraire.
En dénonçant le système en place, en appelant à un changement radical et en évoquant la nécessité de renouveler la classe politique, il se positionne de facto comme un acteur central du débat national.
Ce retour est prudent, mesuré, mais incontestable.
Conclusion
L’entretien accordé par Joseph Kabila n’est pas un simple exercice médiatique. Il s’agit d’un acte politique calculé, destiné à peser sur l’évolution de la crise congolaise.
À travers ses propos, l’ancien président cherche à réhabiliter son héritage, à délégitimer le pouvoir actuel et à préparer le terrain d’une recomposition politique.
Reste une question fondamentale :
s’agit-il d’un appel à la paix, comme il le prétend, ou du prélude à une nouvelle bataille politique pour le pouvoir en République démocratique du Congo ?
L’avenir proche du pays apportera la réponse.





