« Une forêt n’est une richesse pour un peuple que lorsque sa préservation contribue également à améliorer la vie de ceux qui l’habitent. »Après le Sankuru, notre voyage à travers les 26 provinces de la République démocratique du Congo nous conduit aujourd’hui dans l’immense bassin forestier du pays : la Tshuapa. Une province dont on parle relativement peu. Et pourtant ! Avec ses forêts équatoriales, ses rivières, ses terres agricoles, sa biodiversité exceptionnelle et une partie du célèbre Parc national de la Salonga, la Tshuapa représente l’un des territoires les plus stratégiques du Congo écologique. Mais elle incarne également l’un des grands paradoxes de notre pays : être immensément riche en capital naturel et rester économiquement pauvre.
BOENDE, CAPITALE D’UNE IMMENSE PROVINCE FORESTIÈRE
La Tshuapa est issue du démembrement de l’ancienne grande province de l’Équateur et est devenue province en 2015.Son chef-lieu est :Boende.Elle comprend six territoires :Befale, Boende, Bokungu, Djolu, Ikela et Monkoto.Avec une superficie évaluée par la CAID à environ 136 510 km², la Tshuapa est à elle seule plus vaste que plusieurs pays. Sa population était estimée à environ 2,25 millions d’habitants en 2022.

Mais sa densité reste faible : environ 17 habitants au km². Voilà déjà une première caractéristique essentielle : un territoire immense, une population dispersée et des infrastructures insuffisantes.
LA FORÊT : TRÉSOR DE LA TSHUAPA
Impossible de comprendre la Tshuapa sans comprendre sa forêt. Nous sommes ici au cœur du bassin du Congo, deuxième grande forêt tropicale de la planète après l’Amazonie. La Tshuapa possède une biodiversité exceptionnelle. On y retrouve notamment :le bonobo,l’éléphant de forêt, le léopard,le paon congolaiset de nombreuses autres espèces animales et végétales. Une partie importante du Parc national de la Salonga se trouve dans cet espace. Ce patrimoine dépasse même les frontières de la RDC. Il participe à l’équilibre climatique mondial.Et c’est précisément là que commence une question fondamentale.
LE MONDE VEUT NOTRE FORÊT. MAIS QUE REÇOIVENT CEUX QUI Y VIVENT ?
Le monde parle aujourd’hui de changement climatique. De crédits carbone.De protection des forêts tropicales. De biodiversité. De transition écologique.Très bien. Mais j’aimerais poser une question simple : combien reçoit le paysan de la Tshuapa pour le service écologique que sa forêt rend à l’humanité ? Car il existe une contradiction morale difficilement acceptable.On ne peut pas demander aux populations forestières congolaises de protéger un patrimoine indispensable à la planète…tout en les laissant sans routes, sans électricité, sans hôpitaux, sans écoles adéquates et sans emplois.La protection environnementale doit aussi devenir un instrument de développement humain.
LE CARBONE DOIT AVOIR UNE VALEUR POUR LE CONGOLAIS
Voilà probablement l’un des grands dossiers économiques de demain. Si les forêts congolaises captent et stockent du carbone dont bénéficie l’ensemble de la planète, la RDC doit développer une véritable diplomatie économique du climat.Mais attention. Il ne suffit pas de signer des contrats carbone. Il faut savoir :qui mesure le carbone ? Qui certifie les crédits ?Qui les commercialise ? À quel prix ? Qui prélève les commissions ? Combien revient à l’État ? Et surtout : combien revient aux communautés qui vivent dans ces forêts ? Nous devons éviter qu’après le cuivre, le cobalt, l’or et le diamant apparaisse une nouvelle matière première congolaise dont la valeur serait principalement captée ailleurs :le carbone.
LA TSHUAPA EST AUSSI UNE PROVINCE AGRICOLE
Sa richesse ne se limite pas à la forêt.Les données provinciales décrivent une économie essentiellement fondée sur l’agriculture, complétée notamment par la pêche artisanale, l’élevage, le commerce et certaines activités forestières.Les terres permettent différentes cultures vivrières et commerciales. Mais comme dans beaucoup de provinces congolaises, le problème n’est pas seulement de produire.Le problème est :comment évacuer la production ?
L’ENCLAVEMENT : ENCORE ET TOUJOURS
Nous retrouvons ici le même problème que dans le Sankuru.Routes dégradées.Distances considérables. Villages dispersés.Faibles infrastructures. Coût élevé du transport. Dans ces conditions, un agriculteur peut produire…et rester pauvre. Pourquoi ? Parce qu’entre son champ et le consommateur existe parfois un obstacle économique gigantesque : le transport. Une tonne de produits agricoles qui ne peut atteindre le marché n’est pas encore une richesse économique.Voilà pourquoi je répète :dans plusieurs provinces congolaises, la première industrie à construire est la route.
MAIS LA TSHUAPA POSSÈDE UNE AUTOROUTE NATURELLE : SES RIVIÈRES
La province est traversée par un important réseau hydrographique. La Tshuapa, la Lomela, la Momboyo et d’autres cours d’eau constituent des voies naturelles de communication. Selon les données provinciales de la CAID, plusieurs de ces voies sont navigables durant toute l’année. Pourquoi ne pas développer une véritable stratégie provinciale de transport fluvial moderne ?

Ports intérieurs.Barges. Entrepôts.Chaînes frigorifiques.Sécurité de navigation.Connexion entre routes agricoles et embarcadères. Le Congo possède des milliers de kilomètres de voies navigables. Nous continuons pourtant trop souvent à regarder nos rivières comme des éléments du paysage. Une rivière navigable est une infrastructure.
BOENDE DEVRAIT DEVENIR UN HUB
Boende ne devrait pas être uniquement une capitale administrative. Elle devrait devenir le centre logistique, commercial et agro-industriel de la Tshuapa. La province a besoin : d’entrepôts modernes ;de chambres froides ; d’unités de transformation alimentaire ;d’un port performant ; d’une meilleure connectivité numérique ; d’énergie ; et de liaisons efficaces avec les différents territoires.

Une capitale provinciale doit entraîner économiquement son hinterland.Sinon, elle n’est qu’un lieu où se concentrent les administrations.
L’ÉNERGIE : ENCORE LE VERROU
Pas d’agro-industrie sans électricité. Pas de conservation du poisson sans froid. Pas d’hôpital moderne sans énergie. Pas d’économie numérique sans électricité. Pas de transformation locale sans énergie. Mais la Tshuapa ne doit pas attendre pendant plusieurs décennies qu’une grande infrastructure énergétique nationale arrive jusqu’à chaque territoire. Il faut développer des solutions décentralisées :mini-réseaux solaires, petites centrales hydroélectriques lorsque le potentiel local le permet, biomasse durable, systèmes hybrides,mini-réseaux destinés aux pôles agricoles. Chaque territoire devrait disposer de son propre plan énergétique local.
PROTÉGER LA FORÊT SANS CONDAMNER LES HABITANTS À LA PAUVRETÉ
C’est probablement le défi intellectuel le plus important pour la Tshuapa. Il serait irresponsable de détruire massivement cette forêt.Mais il serait tout aussi injuste de transformer la Tshuapa en gigantesque musée écologique dans lequel les habitants seraient condamnés à demeurer pauvres au nom de la protection de la planète.

Il faut trouver un troisième chemin :conserver tout en développant. Cela signifie :agroforesterie ;agriculture durable ; valorisation des produits forestiers non ligneux ; écotourisme ; recherche scientifique ; transformation locale ;paiements pour services environnementaux ; économie carbone rigoureusement encadrée.La forêt doit rester debout. Mais l’homme qui vit sous cette forêt doit également pouvoir se mettre debout économiquement.
LE PARC NATIONAL DE LA SALONGA : UN CAPITAL MONDIAL
La présence du Parc national de la Salonga offre une opportunité exceptionnelle. Pourquoi ne pas faire de cette région un grand pôle africain de :recherche sur la biodiversité,études climatiques, primatologie,écologie tropicaleet formation aux métiers de la conservation ?Nos forêts attirent déjà les chercheurs étrangers.

Très bien. Mais où sont les grands centres congolais de recherche forestière ? Où sont nos spécialistes du carbone ?Nos biologistes ? Nos climatologues ?Nos ingénieurs forestiers ? Nos économistes de l’environnement ?La souveraineté écologique exige aussi la souveraineté scientifique.
QUE FAIRE POUR LA TSHUAPA ?
Je proposerais six priorités.
Premièrement : désenclaver la province.Réhabiliter les principaux axes routiers et les routes de desserte agricole. Deuxièmement : développer le transport fluvial.Faire des rivières de véritables corridors économiques. Troisièmement : électrifier les centres de production. Développer massivement les solutions énergétiques décentralisées. Quatrièmement : industrialiser progressivement l’agriculture. Transformer localement les produits avant leur évacuation. Cinquièmement : construire une véritable économie de la forêt.Carbone, biodiversité, agroforesterie, recherche et produits forestiers doivent générer des revenus transparents bénéficiant réellement aux communautés. Sixièmement : faire de Boende un véritable pôle logistique et économique.
LA TSHUAPA PEUT DEVENIR UN LABORATOIRE DU CONGO DE DEMAIN
Nous avons longtemps conçu le développement selon une logique simple :couper, extraire, exporter. Le XXIᵉ siècle nous oblige à inventer autre chose. La Tshuapa pourrait devenir une province pilote démontrant qu’il est possible de :protéger la forêt, produire davantage, transformer localement, créer des emplois et rémunérer les services environnementaux.Ce serait une révolution.
MA CONCLUSION
La Tshuapa possède quelque chose que le monde recherche de plus en plus :une immense richesse écologique. Mais cette richesse ne doit pas devenir une nouvelle malédiction. Hier, nous exportions notre caoutchouc. Puis notre cuivre. Notre cobalt. Notre diamant. Notre or. Demain, allons-nous simplement exporter…nos crédits carbone ? Non. Cette fois-ci, le Congo doit comprendre la chaîne de valeur avant que les autres ne l’organisent à sa place. La forêt de la Tshuapa vaut énormément pour l’humanité. Mais elle doit d’abord avoir une valeur concrète pour les Congolais qui la protègent et y vivent. Car on ne sauvera pas durablement la forêt congolaise contre les populations.On la sauvera avec elles et pour elles. Voilà pourquoi la Tshuapa ne doit pas choisir entre :la forêt et le développement. Elle doit inventer :le développement par la forêt et avec la forêt.C’est peut-être là que se trouve son véritable avenir.
CLBB





