Il existe des provinces congolaises dont on parle beaucoup pour leurs problèmes et beaucoup moins pour leurs possibilités. Le Tanganyika est de celles-là. Quand on prononce son nom, certains pensent immédiatement au lac, à Kalemie ou aux difficultés sécuritaires. Pourtant, derrière cette image incomplète se cache un territoire immense, doté d’eau, de minerais, de terres agricoles, de poissons, d’élevage et d’une position géostratégique exceptionnelle.
Bienvenue au Tanganyika, cette partie du Congo qui regarde l’Afrique orientale tout en restant profondément ancrée dans le bassin du Congo.Une province presque aussi grande qu’un paysAvec environ 134 940 km², le Tanganyika est la troisième province la plus vaste de la RDC, derrière la Tshopo et le Bas-Uélé. Son chef-lieu est Kalemie, sur les rives du lac Tanganyika. (Plan Gouvernemental)La province comprend six territoires : Kalemie, Kabalo, Kongolo, Manono, Moba et Nyunzu. (Pnmls)
Lire aussi

Elle est issue du démembrement de l’ancienne province du Katanga et partage notamment ses frontières avec le Sud-Kivu et le Maniema au nord, le Haut-Lomami et le Haut-Katanga vers l’ouest et le sud, ainsi qu’avec la Zambie. À l’est s’étend cette formidable frontière naturelle qu’est le lac Tanganyika, face notamment à la Tanzanie. (Plan Gouvernemental)Mais c’est précisément ici que commence notre paradoxe congolais. Nous possédons des espaces aux dimensions de certains États, mais nous continuons souvent à les administrer comme de simples périphéries.
Le lac Tanganyika : un océan intérieur
Impossible de comprendre cette province sans comprendre son lac.Le lac Tanganyika est l’un des plus extraordinaires réservoirs naturels de la planète. Le Plan provincial de développement rappelle ses dimensions exceptionnelles : environ 650 km de longueur, quelque 32 000 km² de superficie et près de 18 880 km³ d’eau. (Plan Gouvernemental)

Pour le Tanganyika congolais, ce lac devrait être à la fois : une autoroute, un garde-manger, une frontière commerciale et une destination touristique.
La pêche y représente un potentiel considérable. L’Agence nationale pour la promotion des investissements mentionne, pour le lac Tanganyika et la Lukuga, une très grande diversité halieutique et identifie des possibilités industrielles allant de la conservation au séchage et au fumage du poisson. (Invest in DRC)

Imaginez donc une véritable industrie congolaise du poisson : chaîne du froid, conserveries, transformation, emballage, transport vers Lubumbashi, Kinshasa et les pays voisins. Nous avons le poisson. Nous avons le marché. Ce qui manque encore, c’est l’industrie entre les deux.
Manono : quand le sous-sol rappelle le destin minier du Congo
Le Tanganyika est également une province minière. Les documents officiels et institutionnels signalent notamment la présence de cassitérite, or, coltan et autres ressources minérales. (UNICEF) Et Manono symbolise aujourd’hui particulièrement le potentiel minier de cette région. Mais la grande question congolaise revient encore : que faisons-nous de la richesse qui dort sous nos pieds ? Extraire ? Transporter ?Exporter ? Puis acheter à l’étranger les produits transformés avec nos propres matières premières ? Si le Tanganyika veut changer de trajectoire économique, ses minerais devront progressivement devenir autre chose que des cargaisons quittant le territoire.Ils doivent devenir investissements, énergie, routes, écoles techniques, emplois et industries locales. Nyunzu, Moba : l’autre richesse est à la surface.

On commet souvent une erreur en RDC : dès qu’on découvre des minerais quelque part, on oublie immédiatement l’agriculture. Pourtant, le Tanganyika est aussi une grande province agro-pastorale. Nyunzu est notamment identifié comme un important bassin de production du manioc et du maïs, tandis que les hauts plateaux de Marungu, dans le territoire de Moba, offrent des possibilités d’élevage bovin, de haricots et de cultures maraîchères. (UNICEF)

À cela s’ajoutent notamment l’arachide, le soja, la patate douce, la banane plantain, la canne à sucre et d’autres productions susceptibles d’alimenter une véritable agro-industrie. (Invest in DRC)Voilà peut-être le pétrole que nous cherchons parfois trop loin :la terre. Une agriculture mécanisée, reliée aux routes et aux marchés, pourrait faire du Tanganyika non seulement une province minière, mais également un grenier du sud-est congolais.
Kalemie : une ville qui devrait devenir un grand hub régional
Regardons maintenant la carte.Kalemie est au bord du lac. De l’autre côté se trouve l’Afrique orientale.Plus au sud, la Zambie.Vers l’intérieur du pays s’ouvrent les routes vers l’ancien espace katangais et le bassin du Congo. Alors posons la question : Pourquoi Kalemie ne deviendrait-elle pas l’un des grands pôles logistiques de l’Afrique centrale ? Port moderne, transport lacustre sécurisé, entrepôts, chaîne du froid, transformation agroalimentaire, commerce régional, tourisme lacustre : la géographie a déjà fait une partie du travail.Il reste aux Congolais à faire l’autre. Et le tourisme ?Imaginez un instant Kalemie autrement.Des plages aménagées. Des hôtels tournés vers le lac. Des bateaux touristiques. Des restaurants servant les poissons du Tanganyika.Des circuits reliant nature, histoire et cultures locales. Le Tanganyika possède une biodiversité remarquable associée au lac et au Rift Albertin. (Plan Gouvernemental)Pourquoi aller admirer certains grands lacs européens lorsque nous possédons l’un des lacs les plus extraordinaires du monde ? Le problème du Congo n’est décidément pas toujours l’absence de merveilles. C’est parfois notre incapacité à transformer nos merveilles en économie. Mais n’idéalisons pas la réalité.

Le Tanganyika connaît aussi la pauvreté, l’insuffisance des infrastructures et des épisodes graves de déplacement de populations et d’insécurité. Fin 2025 encore, les Nations unies signalaient l’arrivée de dizaines de milliers de personnes fuyant les violences du Sud-Kivu vers certaines zones du territoire de Kalemie. (United Nations)
Une province riche en ressources mais pauvre en infrastructures illustre parfaitement le paradoxe congolais. Et c’est précisément ce paradoxe que notre série veut mettre en lumière. Le Tanganyika de demainJe rêve d’un Tanganyika où Kalemie serait un grand port commercial et touristique, où Manono transformerait davantage ses minerais, où Moba développerait un élevage moderne, où Nyunzu alimenterait les marchés en produits agricoles, où Kabalo et Kongolo retrouveraient pleinement leur fonction de carrefours, et où le poisson du lac serait transformé, emballé et commercialisé par des entreprises congolaises. Car le développement n’est pas la quantité de richesses que Dieu a déposées dans votre sous-sol. Le développement est ce que l’intelligence humaine réussit à faire de ces richesses.
Le mot de CLBB
Le Tanganyika nous enseigne finalement quelque chose de fondamental sur la RDC. Nous sommes assis sur des minerais. Nous marchons sur des terres fertiles. Nous longeons des réserves gigantesques d’eau douce. Nous disposons d’une jeunesse nombreuse et de marchés régionaux à nos frontières. Et malgré cela, nous continuons à nous demander pourquoi nous sommes pauvres. Peut-être faudrait-il commencer à poser la question autrement : Sommes-nous pauvres… ou sommes-nous simplement un pays immensément riche qui n’a pas encore appris à organiser sa richesse ? Le Tanganyika possède déjà le lac, les terres, les minerais et la position géographique.Il ne lui manque pas un miracle. Il lui manque la transformation. Et lorsqu’un jour le Congo comprendra que chaque province doit devenir un véritable pôle économique spécialisé et interconnecté aux 25 autres, nous aurons enfin commencé à construire non plus seulement un territoire appelé RDC…mais une économie appelée Congo.
CLBB





