L’Afrique du Sud a représenté le combat de leur vie pour des générations d’hommes et de femmes partout dans le monde, et singulièrement en Afrique. L’injustice subie par le peuple sud-africain a été ressentie dans nos chairs. Le racisme institutionnalisé a été perçu comme un déni des droits et d’humanité à l’égard de tous les noirs du monde. À combien de marches, sit-in, colloques n’ai-je pas assisté contre l’apartheid lorsque j’étais étudiant en France ? Déjà très tôt, alors que je n’étais qu’un élève au Congo, j’ai été sensibilisé à la situation des noirs sud-africains. On en parlait abondamment à la radio et à la télévision. Et je lisais tout ce qui me tombait sous la main pour en savoir un peu plus sur leur lutte, essentiellement des journaux et des magazines (la presse congolaise était de qualité à l’époque). Je me souviens que cette curiosité me permit de bien répondre à une question qui concernait l’Afrique du Sud lorsque j’avais passé l’examen d’État (baccalauréat du secondaire). Il s’agissait d’identifier un bantoustan sur une liste de régions de l’Afrique du Sud. Beaucoup de mes camarades avaient fait l’impasse sur la question, j’étais l’un des rares à avoir identifié le Transkei.Plus tard, en France, je suis tombé sur le livre d’Alain Bockel, “De l’apartheid à la conquête du pouvoir”. Jamais un livre ne m’a appris autant de choses sur le combat des Noirs sud-africains. J’y ai tout appris, de l’origine de l’apartheid à la spécificité de la lutte entamée par les noirs ; ce qui faisait la différence entre l’Anc et la mouvance de Steve Biko (entre le mouvement de la charte africaine et celui de la révolution panafricaine incarnée par Biko). J’ai même refusé de le rendre à l’ami qui me l’avait prêté pour en faire un de mes livres de chevet. En regardant “Apostrophes”, une émission française sur la littérature, j’ai découvert un auteur blanc sud-africain, par ailleurs afikaner, André Brink. Son livre “Une saison blanche et sèche” (Prix Médicis) me marqua profondément. J’eus les larmes aux yeux en le lisant. Il fait encore partie de mes livres de chevet plus de 40 ans après. Dans l’imaginaire de beaucoup d’entre nous, le guerrier Zulu a toujours représenté avec fierté la résistance africaine contre l’oppression coloniale et la ségrégation raciale. Nous nous en étions appropriés comme une sorte d’emblème. Des mouvements s’identifiant aux guerriers Zulu ont fleuri un peu partout et inspiré des artistes. Miriam Makeba n’était pas seulement une diva de la chanson africaine, elle était à nos yeux une égérie de la lutte contre l’apartheid. Les combattants de “Umkhonto we Sizwe”, la branche armée de l’Anc, étaient des héros à la bravoure hors du commun.Le combat de Mandela a été assimilé à une croisade christique contre le mal absolu qu’était l’apartheid, et lui-même a été sacralisé de son vivant.Mais, après l’espérance née de l’aboutissement de ce combat collectif, les désillusions ont pris peu à peu place, d’abord en politique interne au point que l’Anc perd de plus en plus du terrain au profit des conservateurs, et même de certaines franges extrémistes. Et puis, des boucs émissaires ont été désignés au milieu d’une dérive populiste inquiétante. Les immigrés africains établis en Afrique du Sud sont régulièrement désignés à la vindicte populaire. Aujourd’hui ils en font les frais avec une intensité particulièrement mortifère, et cela de la main même des natifs noirs comme eux…Quelles que soient les difficultés actuelles, liées à l’immigration en Afrique du Sud, aucun africain ne mérite d’être traité ainsi par son propre frère. L’État sud-africain a parfaitement le droit de procéder au contrôle et à l’éloignement des illégaux, mais en dehors du cadre légal aucun individu ou groupe d’individus ne peut se substituer à lui. Rien ne peut justifier les violences barbares et les meurtres, les pogroms et la destruction méchante des biens. On a l’impression qu’un mimétisme diabolique s’est emparé des opprimés d’hier pour en faire des bourreaux d’aujourd’hui. Avec les yeux chargés de haine et de mépris, les assaillants qui ne faisaient pas dans le détail, ni envers les femmes ni envers les enfants, ont rappelé une époque lugubre. Il s’agit ni plus ni moins qu’une régression morale d’une nation menacée de sombrer dans les affres de son passé, et qui doit exorciser ses démons. L’Afrique du Sud post apartheid est une immense désillusion…
Charles Kabuya





