L’Afrique est parfois un continent étonnant.
Nous sommes capables de réciter avec émotion les discours de Kwame Nkrumah, Julius Nyerere, Patrice Lumumba et Nelson Mandela. Nous célébrons le panafricanisme dans toutes les conférences internationales. Nous chantons « l’Afrique unie » à chaque sommet de l’Union africaine.
Mais lorsqu’un Africain souhaite rendre visite à un autre Africain…
Le premier document qu’on lui demande n’est pas sa carte d’identité africaine.
C’est son visa.
L’Afrique du Sud vient de publier la liste des pays africains exemptés de visa. Une vingtaine de nations y figurent.
La République démocratique du Congo n’y est pas.
Ironie de l’histoire…
Le pays de Patrice Lumumba, qui a soutenu la lutte de libération de l’Afrique australe et payé un lourd tribut pour la liberté du continent, doit encore frapper à la porte pour entrer dans l’Afrique de Mandela.
Personne ne conteste la souveraineté de Pretoria.
Chaque État choisit librement sa politique migratoire.
Mais les symboles ont parfois plus de poids que les règlements administratifs.
Pendant l’apartheid, les frontières de la solidarité étaient grandes ouvertes.
Aujourd’hui, celles des consulats semblent beaucoup plus difficiles à franchir.
Le plus surprenant est que nous continuons à parler de « l’Afrique sans frontières ».
Sans frontières ?
Vraiment ?
Essayez donc de voyager d’un pays africain à un autre.
Vous découvrirez une véritable collection de formulaires, de frais consulaires, de lettres d’invitation, de justificatifs bancaires et de délais administratifs.
Paradoxalement, il est parfois plus facile pour un Africain d’obtenir un visa européen que d’accéder à certains pays africains.
Cherchez l’erreur.
Le plus drôle est que nos dirigeants adorent prononcer de grands discours sur le panafricanisme.
Ils parlent d’intégration.
Ils parlent de libre circulation.
Ils parlent d’Agenda 2063.
Ils parlent de fraternité.
Puis ils rentrent chez eux… et demandent un visa à leurs propres frères africains.
L’Union africaine possède même un passeport africain.
Magnifique idée.
Malheureusement, pour l’immense majorité des Africains, ce passeport ressemble davantage à une photographie d’un futur idéal qu’à un document réellement utilisable.
Notre intégration continentale avance donc à deux vitesses : très rapidement dans les discours… très lentement aux postes-frontières.
Ne faisons cependant pas de ce débat un procès exclusivement contre l’Afrique du Sud.
Soyons honnêtes.
Combien de pays africains ouvrent réellement leurs frontières à tous les Africains ?
Très peu.
Pretoria n’est finalement que le miroir d’une contradiction continentale.
Nous voulons une Afrique unie…
…mais chacun continue à protéger son petit royaume administratif.
L’histoire retiendra pourtant une évidence.
L’Afrique ne se construira ni dans les déclarations solennelles, ni dans les communiqués finaux des sommets.
Elle se construira le jour où un étudiant congolais pourra aller étudier à Nairobi, un entrepreneur sénégalais investir à Kinshasa, un chercheur ghanéen travailler à Pretoria ou un médecin ivoirien exercer à Lusaka sans avoir l’impression de préparer un voyage sur une autre planète.
Le panafricanisme ne se mesure pas au nombre de discours.
Il se mesure au nombre de barrières que nous sommes capables d’abattre entre Africains.
Car une question mérite d’être posée :
Si les Africains ont pu franchir ensemble les barrières de l’apartheid, pourquoi sont-ils encore incapables de franchir ensemble les barrières des visas ?
Voilà le véritable défi de notre génération.
CLBB





