Les sanctions américaines contre la raffinerie rwandaise Gasabo Gold Refinery marquent une nouvelle étape dans la stratégie de Washington visant à assécher les circuits économiques soupçonnés d’alimenter le conflit dans l’est de la République démocratique du Congo. Mais derrière cette démonstration de fermeté, plusieurs analystes estiment que ces mesures pourraient produire des effets inverses à ceux recherchés.Selon cette analyse, l’histoire économique montre que les sanctions occidentales conduisent rarement à l’arrêt d’un commerce stratégique. Elles favorisent plutôt sa reconfiguration vers des circuits alternatifs, moins transparents et plus difficiles à contrôler.Dans le cas de Gasabo Gold, les mesures du Département du Trésor américain devraient compliquer les transactions en dollars et les relations avec les banques internationales, notamment aux Émirats arabes unis, principal hub commercial de l’or est-africain. Les établissements financiers de Dubaï, soucieux d’éviter tout risque de sanctions secondaires ou d’exclusion du système SWIFT, pourraient suspendre leurs opérations avec la raffinerie rwandaise.Pour plusieurs observateurs, cette fermeture des canaux officiels ne signifie pas nécessairement la fin des activités commerciales. Elle pourrait, au contraire, accélérer le basculement vers des circuits parallèles, des ventes de gré à gré, des paiements en espèces et des réseaux de commerce moins traçables. Autrement dit, les exportations légales diminueraient, tandis que les échanges informels pourraient prendre davantage d’importance.Cette situation profiterait également à la Chine, avancent certains spécialistes. Déjà identifiée comme l’un des principaux marchés de destination de l’or d’Afrique centrale, Pékin dispose de mécanismes financiers fonctionnant en dehors de la sphère du dollar, notamment grâce à l’utilisation du yuan et du système de paiement interbancaire CIPS. À mesure que les débouchés occidentaux se ferment, les acheteurs chinois pourraient bénéficier d’un rapport de force plus favorable en acquérant cet or à des prix inférieurs aux cours internationaux.Les analystes soulignent ainsi que les sanctions américaines risquent d’accélérer la dédollarisation des échanges et de renforcer la dépendance commerciale du Rwanda envers les marchés asiatiques, en particulier la Chine. Selon cette lecture, Washington affaiblirait davantage son propre levier économique qu’il ne mettrait un terme au commerce de l’or.L’histoire de Gasabo Gold illustre également la complexité du dossier. L’actuelle raffinerie est l’héritière de la structure Aldango Ltd, créée avec une participation de la société publique rwandaise Ngali Mining et de l’homme d’affaires belge Alain Goetz, via sa société Aldabra Limited basée aux Émirats arabes unis. Ce dernier a été sanctionné en 2022 par les États-Unis puis par l’Union européenne pour son implication présumée dans le commerce illicite d’or provenant de l’est de la RDC. Après la perte de licence d’Aldango et la réorganisation de ses actifs, la raffinerie a poursuivi ses activités sous l’appellation Gasabo Gold Refinery, avec un actionnariat désormais présenté comme rwandais, tout en conservant une partie des infrastructures, du savoir-faire technique et des réseaux commerciaux hérités de l’ancien projet.Enfin, plusieurs observateurs estiment que ces sanctions interviennent dans un contexte paradoxal. Alors que les Accords de Washington de 2025 ambitionnent de renforcer la traçabilité des minerais et d’assainir le commerce régional entre la RDC et le Rwanda, les nouvelles restrictions américaines pourraient, selon eux, produire l’effet inverse en poussant une partie des flux aurifères vers davantage de clandestinité et vers des marchés moins soumis aux exigences occidentales.Pour ces analystes, les sanctions américaines constituent donc davantage un signal politique qu’un véritable instrument capable d’interrompre le commerce de l’or. Elles pourraient même contribuer à accélérer le déplacement des flux vers les circuits parallèles et les marchés asiatiques, renforçant indirectement la position de la Chine dans le négoce mondial des métaux précieux.
NGK





