CHRONIQUE DE CLBB
Et si le vrai enjeu n’était pas seulement Tshisekedi… mais la recomposition du pouvoir post-Tshisekedi ?
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En politique congolaise, il faut toujours se méfier des évidences.
Lorsqu’un regroupement de l’opposition voit soudainement le jour, avec une ambition affichée de faire barrage à un éventuel changement de Constitution et de contrer les ambitions politiques du pouvoir en place, la première réaction émotionnelle est souvent simple :
“Enfin, l’opposition s’organise !”
Mais au Congo, l’émotion politique est souvent le plus mauvais conseiller analytique.
La vraie question n’est jamais seulement ce qu’on nous montre, mais surtout ce qu’on ne nous montre pas.
Et c’est ici que le phénomène appelé G64 mérite une lecture froide, méthodique et presque chirurgicale.
Car deux hypothèses majeures s’affrontent.
Première hypothèse : le G64 est un véritable front de résistance contre une révision constitutionnelle
Dans cette lecture, le G64 serait une réponse politique classique à ce que certains perçoivent comme une tentative du pouvoir de modifier les règles du jeu institutionnel.
L’objectif serait alors triple :
empêcher un éventuel glissement institutionnel ;
créer un front unifié face à l’Union sacrée ;
préparer une alternance crédible.
Politiquement, cela aurait une logique.
Pourquoi ?
Parce qu’une opposition éclatée est une opposition condamnée.
L’histoire congolaise est remplie de regroupements tardifs, d’egos surdimensionnés, d’alliances impossibles et de candidatures multiples ayant souvent offert la victoire au pouvoir en place.
Dans cette hypothèse, le G64 serait donc un instrument de consolidation démocratique.
Autrement dit :
une tentative d’équilibrer le rapport de force avant qu’il ne soit trop tard.
Et il faut reconnaître une chose :
Dans toute démocratie, même imparfaite, l’existence d’un contre-pouvoir organisé est une nécessité.
Un pouvoir sans opposition forte finit presque toujours par dériver vers l’arrogance institutionnelle.
Mais voici la deuxième hypothèse — la plus troublante
Et si le G64 était aussi… un outil indirect de recomposition politique compatible avec les intérêts du pouvoir ?
Question choquante ?
Peut-être.
Mais politiquement légitime.
Car au Congo, les alliances visibles cachent souvent des architectures invisibles.
Une vieille règle de la politique congolaise dit ceci :
Quand quelque chose semble trop bien aligné, il faut chercher la main invisible.
Pourquoi cette interrogation surgit-elle ?
Parce qu’un détail intrigue énormément :
L’absence de Joseph Kabila
Joseph Kabila n’est pas une figure marginale.
On peut l’aimer ou le détester.
Le soutenir ou le combattre.
Mais personne de sérieux ne peut nier une réalité :
Joseph Kabila demeure un acteur politique majeur du Congo.
Son influence structurelle dans certaines provinces, certains réseaux sécuritaires, certaines élites administratives et une partie de l’appareil politique reste réelle.
L’ignorer politiquement serait une erreur analytique.
Alors une question s’impose :
Comment construire un “grand front de l’opposition” sans intégrer la plus grande force organisée héritée de l’ancien régime ?
Deux lectures sont possibles.
Lecture A : Kabila s’auto-exclut
Dans cette hypothèse, l’ancien président choisirait une stratégie de hauteur ou d’attente.
Il observerait les fractures du système Tshisekedi tout en évitant de s’exposer prématurément.
Stratégie du sphinx.
Laisser les autres user leurs forces.
Puis revenir lorsque le terrain politique sera mûr.
Après tout, l’histoire montre que beaucoup d’anciens chefs d’État préfèrent revenir indirectement plutôt que frontalement.
Lecture B : on construit délibérément une opposition “acceptable” sans Kabila
Et ici, la question devient explosive.
Et si certains segments du système — nationaux ou internationaux — considéraient désormais Joseph Kabila comme un obstacle à une future transition négociée ?
Autrement dit :
une opposition oui… mais sans Kabila.
Pourquoi ?
Parce qu’aux yeux de certains acteurs, son retour pourrait être perçu comme trop polarisant, trop conflictuel, ou trop risqué.
Dans cette logique, le G64 pourrait alors servir à produire une nouvelle architecture politique :
un dialogue national… mais selon un casting soigneusement sélectionné.
Un dialogue où certains seraient invités à négocier l’avenir…
et d’autres subtilement neutralisés.
Hypothèse spéculative ?
Oui.
Impossible ?
Absolument pas.
Car la politique congolaise adore les exclusions silencieuses.
On ne combat pas toujours un adversaire par l’affrontement.
Parfois, on le marginalise progressivement.
On réduit son espace politique.
On recompose le paysage autour de lui jusqu’à le rendre périphérique.
Et Tshisekedi dans tout cela ?
Voici la question centrale.
Si réellement le président Félix Tshisekedi veut modifier la Constitution, le G64 pourrait devenir un obstacle réel.
Mais si l’objectif ultime du pouvoir est un dialogue sous contrôle, alors une opposition structurée — mais fragmentée selon certaines lignes — pourrait paradoxalement devenir utile.
Pourquoi ?
Parce qu’on ne contrôle pas un chaos.
On contrôle mieux une opposition identifiable, négociable et politiquement gérable.
Au Congo, les dialogues n’ont presque jamais servi uniquement à résoudre des crises.
Ils servent aussi à redistribuer le pouvoir, recomposer les alliances et redéfinir qui compte… et qui ne compte plus.
Voilà pourquoi il faut éviter les conclusions rapides.
La vraie question n’est peut-être pas : “Le G64 est-il contre Tshisekedi ?”
La vraie question pourrait être :
“Le G64 prépare-t-il l’après-Tshisekedi… avec ou sans Kabila ?”
Car en politique congolaise, le combat visible est rarement le vrai combat.
Le vrai combat se déroule souvent dans les coulisses.
Et pendant que le peuple débat de Constitution…
les élites, elles, négocient parfois déjà la succession du système.
Une chose demeure certaine :
Quand un acteur majeur est absent d’une grande coalition, il faut toujours se demander si cette absence est volontaire… ou organisée.
Et au Congo, les absences politiques parlent parfois plus fort que les présences.
CLBB




