Une ttribune de Jean-François Le Drian
On explique trop souvent les génocides et les massacres de masse par la force d’une idéologie extrémiste qui aurait « contaminé » les esprits. Pourtant, en analysant de près le passage à l’acte des exécutants de base, une réalité bien plus profonde et universelle émerge.Dans mon article je confronte deux tragédies que l’on oppose habituellement :•Le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, commis en grande partie par des Hutu recrutés parmi les déplacés internes terrorisés par l’avancée du FPR.•Les massacres systématiques de réfugiés hutu en République démocratique du Congo en 1996-1997, auxquels participèrent de nombreux jeunes Banyamulenge, eux-mêmes hantés par le souvenir du génocide de 1994 et par les persécutions qu’ils subissaient.Dans les deux cas, le mécanisme est étonnamment identique. Ce n’est pas une adhésion profonde à une idéologie raciste ou haineuse qui a poussé ces jeunes hommes à tuer. C’est la peur existentielle, une peur viscérale d’être exterminés, soigneusement exacerbée et instrumentalisée par ceux qui dirigeaient la violence.« C’est eux ou nous. » Cette phrase simple, répétée sans relâche, a suffi à transformer des victimes traumatisées en bourreaux. Que ce soit via la radio RTLM en 1994 ou via le discours militaire en 1996-1997 et le conditionnement scientifique, la propagande n’a pas inventé la menace : elle l’a amplifiée à partir de traumatismes bien réels.Dans cet article, je montre que les quatre étapes psycho-sociales communes : 1.activation des frontières ethniques, 2.homogénéisation de l’ennemi,
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3.victimisation collective ,
4.légitimation de la violence « préventive ».
Je m’appuie notamment sur des travaux récents (notamment l’ouvrage de Christopher P. Davey sur les soldats banyamulenge) et sur les rapports historiques pour démontrer que l’idéologie pesait bien peu face à cette peur écrasante.Sans jamais relativiser les crimes ni établir d’équivalence morale, ce texte pose une question dérangeante : À quel point sommes-nous tous vulnérables, lorsque la peur existentielle est habilement manipulée ?Une lecture indispensable pour qui veut comprendre non seulement ce qui s’est passé.





