Il existe dans la littérature française une fable intemporelle de Jean de La Fontaine : Le Corbeau et le Renard.Le renard y flatte le corbeau jusqu’à ce que celui-ci, grisé par les louanges, laisse tomber son fromage.
La morale est connue : la flatterie est souvent l’arme préférée de ceux qui vivent dans l’ombre du pouvoir. À lire certaines tribunes publiées après l’entretien accordé par Joseph Kabila au journal
La Libre Belgique depuis Goma, on a l’impression que cette fable s’est soudainement invitée dans le débat politique de la République démocratique du Congo.
Quand l’indignation remplace l’analyse
La tribune intitulée « Joseph Kabila ou le masque de la trahison qui tombe » n’est pas une analyse politique. C’est un acte d’allégeance. Au lieu d’examiner les propos de l’ancien président — qu’on peut approuver ou contester — son auteur choisit la voie la plus simple : la disqualification morale. Kabila n’est plus un adversaire politique. Il devient immédiatement : l’architecte d’une infiltration, l’agent d’un complot étranger,l’ennemi intérieur.Ainsi se ferme toute possibilité de débat.
La confusion autour de la « soudanisation »
L’un des passages les plus révélateurs concerne la notion de « soudanisation ». Dans son entretien, Kabila évoque un risque de fragmentation nationale, en référence à la crise qui a conduit à l’éclatement du Soudan et à la naissance du Soudan du Sud.C’est une mise en garde géopolitique. Mais la tribune transforme cette alerte en preuve de trahison, comme si évoquer un danger signifiait nécessairement vouloir le provoquer.Cette inversion est un procédé classique :on transforme un avertissement en intention coupable.
Le réflexe du courtisan
Plus frappant encore est le ton de la tribune. Tout y converge vers un seul objectif : l’adhésion inconditionnelle autour de Félix Tshisekedi.Ce réflexe n’est pas nouveau dans l’histoire politique africaine. Lorsque le pouvoir devient le centre unique du discours, certains commentateurs cessent d’être des analystes pour devenir des amplificateurs de loyauté. Leur rôle n’est plus de comprendre les faits, mais de démontrer leur fidélité. Dans ce théâtre politique, la critique disparaît et la pensée se replie. Le vrai révélateur : l’alternance de 2019Ironie de l’histoire, la tribune affirme que l’alternance de 2019 aurait permis aux Congolais de « découvrir qui est qui ». Sur ce point, l’auteur dit peut-être plus vrai qu’il ne le pense. Depuis cette transition politique, beaucoup d’acteurs se sont révélés : certains comme des hommes d’État, d’autres comme des opposants, et quelques-uns comme de simples courtisans du moment. La politique a ceci de particulier : elle finit toujours par exposer la nature profonde de ceux qui la pratiquent.
Le débat confisqué
Au fond, la question posée par l’entretien de Kabila mérite un vrai débat :la gouvernance actuelle du pays, la crise sécuritaire dans l’Est,les risques de fragmentation politique. Mais lorsque toute critique est assimilée à une trahison, la discussion devient impossible.Et lorsque la politique se transforme en concours de loyauté, le pays cesse d’être le sujet du débat : il devient le décor d’une rivalité de camps.
Morale politique
Dans la fable de La Fontaine, le corbeau apprend à ses dépens la leçon du renard :« Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. »Dans la vie publique, la flatterie a une autre conséquence :elle appauvrit la réflexion collective. Un pays ne se construit pas avec des slogans.Il se construit avec des idées, du courage intellectuel et la capacité d’entendre même les paroles qui dérangent.
Car, dans l’histoire des nations, le danger ne vient pas toujours de ceux qui parlent trop.Il vient souvent de ceux qui applaudissent sans réfléchir.





