L’Union africaine proclame haut et fort un principe noble : tolérance zéro pour les changements anticonstitutionnels de gouvernement.Sur le papier, c’est impeccable. Dans la réalité, c’est plus nuancé. La Charte condamne la prise du pouvoir par la force. Elle suspend les putschistes en treillis. Elle fustige les juntes militaires. Mais elle reste étrangement pudique quand le pouvoir est capturé autrement : par la fraude électorale massive, par la manipulation des Cours constitutionnelles, par la confiscation des institutions, par la transformation des commissions électorales en succursales partisanes. Autrement dit : le coup d’État en uniforme est interdit. Le coup d’État en costume-cravate, lui, semble bénéficier d’une zone grise.Le discours du Président Ndayishimiye : promesse ou paradoxe ? Le nouveau président en exercice de l’Union africaine, Évariste Ndayishimiye, a prononcé un discours ambitieux. Il a parlé :de souveraineté africaine, de stabilité institutionnelle, de rejet des ingérences extérieures, de consolidation démocratique, de respect de la légalité constitutionnelle.Sur le plan rhétorique, rien à redire. Le discours était calibré, structuré, ferme. Mais la question demeure :quelle démocratie défend-on exactement ? Car l’Afrique souffre moins aujourd’hui des coups d’État militaires que d’une autre pathologie : la capture électorale.Le grand angle mort africain. Soyons lucides.Un président qui arrive au pouvoir par les armes est immédiatement stigmatisé.Un président qui arrive par une élection manifestement contestée, dans un climat verrouillé, avec des résultats improbables, est accueilli au sommet suivant avec les honneurs diplomatiques.Photo officielle.Poignées de mains. Communiqués solennels.Le système protège la forme et oublie le fond. La démocratie ne se réduit pas à organiser un scrutin. Elle implique :l’équité des règles, l’indépendance des institutions,la transparence des résultats, la possibilité réelle d’alternance. Sans cela, l’élection devient une formalité de légitimation.
Hypocrisie structurelle ? Beaucoup de chefs d’État siégeant à Addis-Abeba ont accédé au pouvoir dans des conditions qui, ailleurs, déclencheraient des enquêtes internationales. Mais à l’UA, le principe de non-ingérence prime. On condamne le militaire qui renverse brutalement.On ignore le civil qui verrouille méthodiquement.Or les conséquences sont identiques :perte de confiance citoyenne, radicalisation politique, tentations insurrectionnelles,instabilité chronique. Les coups d’État militaires ne surgissent pas dans le vide. Ils prospèrent souvent sur des démocraties vidées de leur substance. Le défi lancé à Ndayishimiye. Si le président Évariste Ndayishimiye veut marquer l’histoire de son mandat à la tête de l’Union africaine, il devra aller plus loin que les formules diplomatiques.Il devra répondre à cette question fondamentale :L’Union africaine protège-t-elle les Constitutions ou protège-t-elle les titulaires du pouvoir ? Il ne suffit plus de parler de stabilité. La stabilité sans légitimité est une illusion temporaire.Il ne suffit plus de condamner les armes. Il faut aussi condamner les urnes truquées. L’Afrique mérite mieux. Notre continent n’est pas en crise à cause d’un excès de démocratie. Il est en crise à cause d’un déficit de crédibilité institutionnelle.Le jour où l’UA aura le courage de qualifier la fraude électorale massive comme une atteinte grave à l’ordre constitutionnel, ce jour-là, l’Afrique entrera dans une nouvelle ère.Sinon, nous continuerons à vivre dans cette contradiction permanente :Condamner le coup d’État brutal.Tolérer le coup d’État sophistiqué.L’histoire retiendra une chose : La démocratie n’est pas une cérémonie.C’est une exigence. Et tant que l’Union africaine ne regardera pas en face ses propres contradictions, elle restera une institution respectable en théorie,mais fragile en crédibilité.
CLBB



