Il y a des régimes qui tombent parce qu’ils perdent des élections.
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Il y en a d’autres qui tombent parce qu’ils perdent la raison.
L’enlèvement du philosophe Kamizelo appartient à cette seconde catégorie : celle des pouvoirs qui, conscients de leur illégitimité croissante, substituent la peur à la politique, l’intimidation à l’argument, la violence à la gouvernance. À partir de cet instant, tout devient cynique. Tout devient brut. Tout devient aveu.
Lorsque j’ai appris sa disparition, je n’ai pas vu un fait divers. J’ai vu un symptôme. Le symptôme d’un régime en insécurité permanente, en déficit d’assurance, en faillite morale. Car on n’enlève pas un intellectuel par force tranquille. On l’enlève par panique.
La vidéo diffusée ensuite n’est pas une preuve d’innocence : elle est l’aveu même de la culpabilité. On ne peut pas être aussi explicite, aussi maladroit, aussi démonstratif sans se trahir. Dans son regard, dans sa posture, dans ses silences plus éloquents que ses mots, Kamizelo désigne ses bourreaux sans les nommer. Il leur parle directement. Il les fixe. Il les défie.
Quant à cette prétendue « demande de pardon », elle est une lecture dictée, une scène mise en scène, une mascarade sécuritaire. Aucun souffle personnel. Aucune conviction intime. Aucun tremblement de l’âme. Mais malgré cette orchestration grossière, une chose échappe aux scénaristes : la dignité. Kamizelo ne s’est pas effondré. Il n’a pas supplié. Il a tenu.
Et c’est précisément cela qui rend l’acte du régime pitoyable.
Car exhiber une victime, c’est reconnaître qu’on a perdu le débat. C’est avouer qu’on n’a plus d’idées, plus de cap, plus de légitimité. C’est confesser une faillite morale et politique à ciel ouvert.
L’histoire est implacable avec ce type de pouvoir. Elle a déjà écrit ce scénario ailleurs. Elle a déjà montré comment finissent les régimes qui confondent autorité et brutalité, État et milice, sécurité et terreur. Le parallèle avec Jean-Claude Duvalier, dit Bébé Doc, n’est pas gratuit : même immaturité du raisonnement, même confusion mentale du pouvoir, même croyance absurde que la peur peut durer éternellement. Elle ne dure jamais.
Oui, la dérive est là.
Oui, elle est visible.
Oui, elle est documentée.
Et quand un régime commence à enlever des philosophes, c’est qu’il a déjà perdu la bataille des idées.
Quand il commence à exhiber ses victimes, c’est qu’il a déjà perdu la bataille de l’Histoire.
La fin, hélas, s’annonce terrible.
Et l’Histoire, elle, n’a jamais été indulgente avec les régimes qui se sont crus plus forts que la vérité.
— CLBB





