Cette chronique publiée par CLBB à un jour de l’entérinement de l’Accord de Washington est reprise, expressément, pour lier ce moment tant attendu à la situation actuelle sur les fronts.
Il y a des accords de paix qui écrivent l’avenir.
Et il y en a d’autres qui écrivent l’aveu.
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Celui que Kinshasa et Kigali s’apprêtent à signer à Washington le 4 décembre 2025 n’est pas un accord : c’est une architecture géopolitique, un dispositif de contrôle du Kivu, un parapluie américain sur une paix négociée… mais pas forcément souveraine.
Parce qu’entre les lignes de ce texte très long, très propre, très diplomatique — on lit autre chose :
la codification d’un statu quo imposé, sous la coupe d’un parrain international, et entérinant un rapport de forces que la RDC n’a pas su renverser.
1. Un accord de paix… ou un accord de gestion du conflit ?
Reprenons l’essentiel :
Le texte est bâti sur un postulat clair — « RDC et Rwanda sont deux États égaux qui se causent du tort mutuellement. »
C’est là la première fiction.
Car dans les faits, il n’y a pas symétrie :
un pays A (Rwanda) occupe militairement des portions entières d’un pays B (RDC),
finance, arme et guide un mouvement rebelle (M23/AFC),
exploite illégalement des ressources stratégiques (3T, coltan, or),
tout cela documenté par l’ONU, le Groupe d’experts, Amnesty, HRW, Crisis Group…
Mais dans cet accord, aucune ligne ne consacre cette réalité.
La violence asymétrique est redéfinie comme un simple « différend ».
C’est le premier renoncement.
2. Le grand troc : « FDLR contre M23 »
Le cœur de l’accord repose sur un échange implicite mais limpide :
•La RDC s’engage à neutraliser définitivement les FDLR.
Ce qui, dans l’absolu, est légitime et nécessaire.
• Le Rwanda, en échange, promet de “désengager ses forces”
et de lever ses “mesures défensives”.
Le mot “occupation” n’est jamais utilisé.
Le mot “retrait” encore moins.
On parle de “désengagement”, terme militaire volontairement flou, qui ne dit pas où, quand ni comment les forces rwandaises quitteront les zones qu’elles tiennent.
En diplomatie, quand un agresseur obtient le droit de renommer son retrait, il a déjà gagné.
3. Le piège du Mécanisme conjoint RDC–Rwanda :
une cogestion militaire du Kivu
L’accord prévoit un organe permanent : le JSCM (Joint Security Coordination Mechanism).
Sur le papier : coordination, renseignement, transparence, coopération.
Dans la réalité :
C’est un mécanisme de surveillance mutuelle où la RDC et le Rwanda “partagent” la gestion sécuritaire de l’est.
Ainsi, chaque mois :
FARDC et RDF échangent renseignements,
coordonnent les opérations,
définissent les zones de présence,
évaluent les menaces…
Une normalisation, oui.
Mais aussi une institutionnalisation du rôle du Rwanda comme acteur sécuritaire interne en RDC.
La frontière entre coopération et cogestion est mince. Ici, elle est franchie.
4. Le chapitre soigneusement emballé :
l’intégration potentielle des rebelles dans les FARDC
Le texte ouvre la porte (sans jamais le dire frontalement) à une réintégration conditionnelle des combattants du M23/AFC dans l’armée régulière.
On nous promet que ce sera “au cas par cas”, avec “critères moraux”, “loyauté envers l’État”.
De belles formules.
Mais l’histoire congolaise a déjà montré :
toute réintégration finit en fragmentation.
Brassage, mixage, CNDP, RCD… On connaît la musique.
La paix qu’on signe aujourd’hui peut devenir la guerre qu’on prépare demain.
5. La touche américaine : le sceau qui change tout
Ce n’est pas un accord bilatéral simple.
C’est un accord baptisé et attesté par les États-Unis.
Washington devient :
témoin,
garant,
superviseur politique de l’accord.
Ce n’est pas neutre.
Cela signifie que toute violation future deviendra une question de politique américaine, pas seulement africaine.
Le Kivu entre dans le périmètre stratégique de Washington :
minerais critiques,
cobalt,
chaînes d’approvisionnement.
Ce n’est plus seulement une guerre congolo-congolaise.
C’est un dossier industriel globalisé.
6. L’économie, la vraie bataille derrière le texte
Le dernier chapitre est le plus important… et le moins commenté :
le cadre d’intégration économique régionale.
On parle :
gestion conjointe du lac Kivu,
développement hydroélectrique,
parcs nationaux,
chaînes d’approvisionnement formalisées,
investissements américains,
transparence minière,
ZLECAf, CAE, CIRGL.
Autrement dit :
Kinshasa et Kigali acceptent d’arrimer leurs économies — et particulièrement les minerais — sous supervision américaine.
Il ne s’agit plus seulement de paix.
Il s’agit de reconfiguration du marché régional.
Conclusion de CLBB
« Une paix sans victoire est une paix sous condition »
Cet accord va stabiliser quelque chose.
Mais quoi ?
Et pour qui ?
Pour les populations ?
Pour les déplacés ?
Pour les civils de Rutshuru, Masisi, Minembwe, Beni, Goma ?
Ou pour les investisseurs, les diplomates et les grandes puissances ?
La question qui demeure :
La RDC signe-t-elle une paix ou une dépendance ?
Une normalisation ou une neutralisation ?
L’histoire nous apprend une chose :
une paix juste se construit avec une souveraineté pleine.
Une paix imposée se construit avec des concessions qu’on ne dit pas.
Le Congo mérite la paix.
Mais pas n’importe laquelle.
Pas une paix où le Rwanda devient co-gérant de notre sécurité.
Pas une paix où le Kivu devient une zone économique sous arbitrage étranger.
Pas une paix où les agresseurs obtiennent un statut.
Il nous faut la paix. Oui.
Mais la paix ne doit pas être le masque d’une reddition diplomatique.
CLBB.





