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Le Makutano n’est plus un forum. C’est une scène.Une vaste scène éclairée par des projecteurs empruntés et des applaudissements polis, où les membres du gouvernement viennent dérouler leurs rêves comme des marchands de tapis.
Cette année, Judith Suminwa, Jean-Pierre Bemba et Aimé Molendo Sakombi ont donné un spectacle presque parfait : un trio brillant, synchronisé, rassurant… et complètement déconnecté du pays réel.Dans les salons feutrés, les invités sourient.
Dehors, Kinshasa suffoque dans la chaleur et les délestages.Mais au Makutano, le Congo ne souffre pas : il se projette.
Judith Suminwa : l’économie de papier glacé
Lorsqu’elle prend la parole, la Première ministre donne l’impression d’une technocrate surgie d’un cabinet de la Banque mondiale. Voix calme, phrases équilibrées, vocabulaire maîtrisé. Elle parle de « cap », de « transformation locale », de « diversification », de « climat d’investissement amélioré ».
On se croirait à Davos si les micros ne grésillaient pas.
Suminwa déroule son plan comme on déroule une nappe immaculée sur une table branlante. Elle promet une économie qui transforme ses minerais, qui soutient ses entrepreneurs, qui numérise son administration. Elle promet la fin du Congo rentier. Elle promet un pays qui fabrique, qui exporte, qui innove.
Mais les promesses ne font plus illusion.
Car derrière les mots bien rangés, tout son discours repose sur une absence fondamentale : l’électricité.Dans un pays où la moitié de Kinshasa vit au rythme des coupures, comment parler digitalisation ?
Dans une nation où 75 % de la population n’a jamais vu un courant stable, comment promettre industrialisation ?
Dans un État où même les ministères fonctionnent parfois à la lampe torche, comment oser parler compétitivité ?Une entrepreneure expat lâche dans un murmure :
« C’est propre. Mais c’est irréel. On dirait un bulletin météo pour un pays qui n’existe pas. »
Et c’est exactement cela : une météo économique pour un Congo imaginaire, un Congo où les usines tournent, où les routes existent, où les investisseurs ne fuient pas au premier coup de tampon d’un fonctionnaire gourmand.
Parmi les phrases qui ont glacé la salle du Makutano, il y en a une que Judith Suminwa a prononcée avec une sérénité déconcertante :
« Le franc congolais a baissé face au dollar comme demandé par la population. »
Un moment de pur surréalisme économique.Un moment où la Première ministre a semblé oublier que, dans aucun pays au monde, une monnaie qui s’effondre n’est un cadeau populaire — mais un désastre national.
Pour la population, la chute du franc n’a rien d’un choix.C’est une punition.Une amputation lente du pouvoir d’achat.Une spirale d’appauvrissement déguisée en victoire démocratique.
Il y a, dans cette gestion du franc congolais, un côté grotesque qui interpelle même les experts :aucune mesure de stabilisation,aucun filet social,aucune politique industrielle,aucune réserve de change,aucune coordination entre Banque Centrale,Budget, Économie et Finances.
Juste une série d’annonces et de communiqués — et un peuple qui paie la facture.Un économiste présent à la conférence glisse : « Ils parlent de désirs de la population. Mais la population n’a jamais demandé de s’appauvrir. »
Ce que le peuple demande, en réalité, c’est un gouvernement qui maîtrise sa monnaie comme il maîtrise ses discours.Pour l’instant, il ne maîtrise que les discours.
Une monnaie ne tombe jamais par hasard : elle tombe avec la gouvernance. La chute du franc congolais n’est pas un phénomène naturel.C’est le symptôme d’un État qui vit au-dessus de ses moyens, qui imprime sans contrôler, qui consomme sans produire, qui promet sans livrer.En présentant la dévaluation comme une réponse à un “désir populaire”, la Première ministre n’a pas seulement commis une erreur économique.Elle a commis une erreur politique :penser qu’un peuple affamé peut applaudir sa propre appauvrissement.
Jean-Pierre Bemba : l’homme qui voulait faire voler un pays sans pistes
Puis arrive Jean-Pierre Bemba, costume impeccable, stature imposante, présence scénique indiscutable.
L’ancien vice-président, devenu patron de la Défense puis improvisé stratège en transports, dégaine son « plan ambitieux de mobilité et de connectivité aérienne » avec l’assurance de ceux qui ont longtemps fréquenté les podiums internationaux.Son Congo va voler. Littéralement.Il promet des aéroports modernisés, des hubs régionaux, des routes aériennes nouvelles, une flotte nationale régénérée.Mais dans son envol lyrique, un détail frappe : il ne parle jamais des pistes existantes.
Peut-être parce qu’elles sont imprononçables tant leur état confine à la satire.
À Mbandaka, les fissures avalent la pluie.
À Kindu, le balisage s’éteint comme une veilleuse d’enfant.
À Tshikapa, les chèvres traversent plus souvent la piste que les avions.
Et à Kinshasa, Ndjili reste un aéroport où les chariots grincent, les files s’allongent, le courant part même quand l’avion présidentiel se pose et les installations datent de l’ère pré-WiFi.Mais Bemba veut un hub aérien.
Sans avion, sans pistes, sans tour de contrôle moderne, sans financement, sans plan de maintenance.
Un pilote privé rencontré dans les couloirs résume: « C’était un beau discours. Mais pour voler, il faut de l’essence, pas des applaudissements.» Le VPM a voulu offrir un horizon. Il a offert un mirage.
Alors qu’on parle de “connectivité aérienne” et de “nouveaux hubs régionaux”, le transport fluvial – colonne vertébrale historique du pays – se transforme en cimetière flottant.
Chaque semaine, une pirogue chavire, une baleinière surchargée sombre, et le ministère des Transports publie un communiqué de condoléances devenu banal, presque automatique, un réflexe d’assistance sans services.
Parce qu’il n’y a ni contrôle, ni balisage, ni gilets, ni secours, ni prévention.
Parce que l’État a quitté le fleuve, abandonné ce qui était autrefois sa plus grande autoroute, sa plus grande force, son plus grand poumon économique.Pendant que Bemba vend des rêves d’aviation futuriste, des familles entières disparaissent dans les eaux noires du Congo, du Kasaï ou de l’Ubangui.
Le contraste est obscène.
Et puis il y a le port de Banana, la grande promesse, l’eldorado annoncé, le point d’entrée “moderne” censé faire du Congo un hub maritime international.
Le ministre des Transports en parle avec ferveur : grue ultramoderne, corridor atlantique, renaissance portuaire.
Mais sur le terrain, la réalité est plus modeste : chantier en retard,budget en tension, manque de raccordements routiers, absence de logistique intégrée, zone économique spéciale encore théorique, et surtout : aucune connexion fluviomaritime opérationnelle pour drainer l’intérieur du pays vers le littoral.
À quoi sert un port flambant neuf si l’arrière-pays reste inaccessible ?À qui servira Banana si les barges coulent, si les couloirs fluviaux sont non balisés, si les embarcations sont hors normes, si les administrations n’ont même pas une lampe torche pour contrôler une cargaison ?
Un expert maritime rigole nerveusement : « On parle de hub portuaire, mais on n’a même pas une flotte fluviale nationale. On transporte des millions de tonnes sur des épaves. »
La vérité, c’est que le Congo construit l’entrée… mais pas la maison.Un port ultramoderne sans un réseau fluvial digne de ce nom n’est qu’un décor, une façade.Un symbole de puissance posé sur un pays qui s’effrite.
Molendo Sakombi : la magie noire des statistiques lumineuses
Et puis arrive lui.
Aimé Molendo Sakombi. Le virtuose de chiffres. Le poète de l’énergie. Le ministre qui transforme la réalité en tableau Excel enchanté.Il affirme, sans trembler, que la desserte électrique est passée de 9 % à 21,5 % en cinq ans.
Un miracle énergétique. Une multiplication des ampères. Une illumination nationale.Dans la salle, certains hochent la tête, impressionnés.D’autres écarquillent les yeux, médusés.
Parce que tout le monde sait que ces 21,5 % n’existent nulle part. Ni dans les rues de Lubumbashi, ni dans les villages du Kwango, ni dans les communes de Kinshasa, ni même dans les ministères qui s’éclairent aux groupes électrogènes.Sakombi parle de « 100 mini-centrales solaires ».
Mais le Congo profond sait la vérité :dans beaucoup de villages, il n’y a même pas un compteur, juste une plaque solaire posée sur un panneau administratif – un décor, pas une solution.Il parle d’éradication des « poches noires ». Mais les « poches noires » sont l’essence même des nuits congolaises.
Ce sont des villes entières, des provinces entières, des générations entières plongées dans une obscurité que même les discours ne parviennent plus à dissiper même à l’hôtel Sultani où s’est déroulé ce forum sous groupe électrogène en permanence.
Il parle de réforme, de loi, de production locale de panneaux solaires. Mais aucune usine n’existe.Aucun financement n’est visible.Aucun audit n’a été rendu public. Sauf, un coup de fil dominical de Tshisekedi pour créer une usine.
Un ingénieur de la SNEL croisé discrètement lâche : « On a augmenté le nombre d’abonnés, mais pas le courant. Résultat : tout le monde reçoit un peu moins que rien. »
Molendo ne vend pas de l’électricité. Il vend une illusion lumineuse.
Le Makutano : un théâtre qui ne reflète pas le pays
Dans les salons climatisés du Makutano, les ministres projettent un Congo futuriste.
Mais dans les ruelles brûlantes, les marchés poussiéreux, les villages oubliés, les réalités sont têtues :pas d’électricité,pas d’eau potable,pas de routes,pas d’industries,pas de sécurité juridique,pas de vision exécutée.
Le contraste est violent :Au Makutano, le Congo prépare 2050.Dans la vraie vie, il n’a pas encore atteint 2020.
Un investisseur basé à Nairobi, habitué des forums régionaux, confie en quittant la salle :
« Ce gouvernement maîtrise les mots. Il ne maîtrise rien d’autre. »
Le Congo n’a pas besoin de spectacles, mais de résultats
Les discours de Suminwa, Bemba et Sakombi avaient des allures de haute couture : bien taillés, lumineux, séduisants.
Mais en coulisses, les coutures craquaient déjà.Le pays n’a pas besoin de podiums.Il a besoin de routes.Il a besoin de mégawatts.Il a besoin de justice.Il a besoin de gouvernance.
Il a besoin de vérité.
Makutano 2025 restera dans les mémoires, non comme le forum des solutions, mais comme le théâtre des illusions où le pouvoir a voulu rejouer un Congo rêvé… que personne, dehors, ne reconnaît.
Congo Confidentiel





