Amsterdam, le 22 septembre 1989. Dans l’air humide de la capitale néerlandaise flotte une émotion particulière, celle des grands adieux. Ce soir-là, le Melkweg, littéralement « la Voie lactée », haut lieu des musiques du monde à Amsterdam, s’apprête à accueillir un moment d’histoire. Sur scène doit apparaître Franco Luambo Makiadi, l’immense maître de la rumba congolaise, fondateur du Tout Puissant OK Jazz, l’homme dont la guitare et la voix ont fait danser, pleurer et rêver toute une génération d’Africains. Personne ne le dit à voix haute, mais chacun le sait : Franco est très malade. Et tout le monde pressent qu’il s’agit là de sa dernière apparition publique.
À l’intérieur de la salle, le public s’est massé dans une ferveur mêlée de recueillement. Certains ont fait le voyage depuis Bruxelles et Paris. Ils sont venus saluer le patriarche, le Grand Maître, celui qu’on appelle aussi Sorcier de la guitare. Les projecteurs s’allument, la scène s’illumine, et la silhouette imposante de Franco se dessine enfin. L’homme n’a plus la prestance d’autrefois. Amaigri, le visage creusé, il avance lentement. Mais dans son regard, brille encore cette flamme de musicien inébranlable. Un frisson parcourt la salle ; on entend des applaudissements, des cris étouffés, des invocations en lingala.
Assis sur une chaise, Franco prend sa guitare. Les premières notes du concert s’élèvent, portées par l’orchestre du T.P. OK Jazz. Malgré la faiblesse du corps, la musique, elle, reste souveraine. Les guitares dialoguent, la basse ronronne doucement, les cuivres éclatent comme pour repousser la mort. Franco ferme les yeux, écoute, puis entre en chant. Sa voix n’est plus aussi ample qu’avant, mais elle garde cette profondeur, cette mélancolie qui semble raconter à elle seule l’histoire du Congo tout entier.
Lorsque retentissent les premières mesures de « Chacun pour soi », chanson écrite par Josky Kiambukuta, l’émotion atteint son paroxysme. Assis, Franco pose la main sur l’accoudoir, tente de se lever. Le geste est lent, presque solennel, comme celui d’un vieux roi qui refuse de céder son trône. Il y parvient, vacillant, et reste debout, droit dans la lumière. Les musiciens le regardent, bouleversés. Certains pleurent ouvertement, leurs instruments tremblent dans leurs mains. Dans le public, des femmes essuient leurs joues, des hommes se tiennent la tête, incapables de contenir leurs sanglots. La chanson devient une prière, un chant de départ, un requiem que Franco semble adresser à son peuple.
Alors que le silence s’installe à la fin du morceau, Franco saisit le micro, le porte à ses lèvres et, d’une voix rauque, murmure : « Chacun pour soi, Dieu pour tous. » La phrase résonne comme une bénédiction, un adieu à la vie et à ses compagnons de route. Ce seront ses derniers mots sur scène.
Le lendemain, 23 septembre 1989, épuisé, Franco est admis à l’hôpital de Mont-Godinne, près de Namur, en Belgique. Il ne se relèvera plus. Pendant trois semaines, le Congo retient son souffle, espérant un miracle. Le 12 octobre, la nouvelle tombe : « Luambo Makiadi s’est éteint ». La rumeur parcourt Kinshasa comme un coup de tonnerre. Radios et télévisions interrompent leurs programmes. Le pays entier semble s’arrêter.
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Le 15 octobre, son corps est rapatrié à Kinshasa. Une marée humaine l’accueille à l’aéroport de Ndjili. Le cercueil, porté par les musiciens du T.P. OK Jazz en larmes, traverse la ville dans un cortège funèbre digne des grands chefs d’État. Des milliers de personnes chantent ses chansons, d’autres agitent des banderoles. Le 18 octobre, il est inhumé au cimetière de la Gombe, après des funérailles nationales auxquelles participent les autorités du pays, des artistes, et une foule innombrable. Ce jour-là, la rumba congolaise enterre son « Grand maître », celui qui en avait fait une langue universelle, une musique à la fois populaire et savante, enracinée dans la tradition mais ouverte au monde.
Aujourd’hui encore, à Kinshasa, une avenue porte fièrement son nom : l’Avenue Luambo Makiadi, autrefois appelée Avenue Bokassa. Chaque passant qui la traverse sait qu’elle mène à la mémoire d’un homme qui, par sa guitare et sa parole, a su incarner l’âme du Congo moderne. Et quand, quelque part, un air du T.P. OK Jazz s’élève dans la nuit, c’est comme si Franco, du fond de sa légende, rejouait encore cette ultime note du Melkweg, la note d’un adieu devenu éternité.
Samuel Malonga





