Pépé Felly Manuaku Waku fut l’un des pionniers de Zaïko Langa Langa, formation qu’il contribua à fonder aux côtés du chanteur Jules Kikumba Pene Shungu Wembadio, plus connu sous le nom de Papa Wemba.
Aux origines de Zaïko Langa Langa : l’empreinte de Pépé Manuaku

Guitariste d’exception, Pépé-Felly maîtrisait l’art de transformer un simple thème en une fresque musicale riche en harmonies, capable de faire décoller l’orchestre sous ses doigts.
Son génie, à la fois instrumentiste et compositeur, a profondément façonné la signature rythmique de Zaïko Langa Langa.
Dès la création du groupe, il occupa le poste de chef d’orchestre adjoint (second du titulaire, Papa Wemba), à seulement 15 ans. Après le départ de Papa Wemba, Evoloko, Mavuela et Bozi pour fonder l’orchestre ISIFI Lokole, DV Moanda le désigna en 1974 chef d’orchestre à vie.
Dès 1973, la presse congolaise l’avait déjà sacré « meilleur guitariste de la troisième génération », cette nouvelle vague de musiciens que l’on appelait alors les représentants de la « musique des jeunes », autrement dit la pop africaine.
Le virtuose et l’inventeur du sebene
Ce virtuose de la guitare est à l’origine d’un style et d’un son inédit : le sebene. C’est grâce à cette innovation que la presse congolaise le reconnaît comme le fondateur de la troisième école de guitare dans la musique congolaise moderne. Les deux premières écoles furent façonnées par Franco Luambo Makiadi, maître du T.P. OK Jazz, et par le Docteur Nico Kassanda, pilier de l’African Jazz puis de l’African Fiesta aux côtés de Grand Kallé.
Auteur-compositeur prolifique, Pépé-Felly a signé de nombreux titres devenus des classiques de la rumba congolaise. On lui doit notamment Zaïko Wawa, Yudasi, Obi, Femme ne pleure pas, Septième sacrement, Révélation et Ange Bokumba (ces deux derniers en duo avec Mbuta Otis) au sein de Zaïko Langa Langa, mais aussi Mbongo, Neuvième commandement ou encore Zonga sima dans l’aventure du Grand Zaïko Wawa.
De Zaïko à la fondation du Grand Zaïko Wawa
En 1980, un différend administratif secoue l’orchestre Zaïko Langa Langa. Plusieurs ténors de l’attaque chant – Evoloko, Bozi Boziana, Cheickedan, Mbuta Otis et d’autres – sont exclus sans que Manuaku, pourtant chef d’orchestre, n’en soit informé. Froissé et désavoué, il claque la porte et, à la demande de ces exclus, fonde en septembre 1980 son propre ensemble : le Grand Zaïko Wawa.
Mais l’idylle tourne court. Certains de ceux qu’il avait soutenus – Evoloko, Bozi, Djo Mali – le trahissent en retournant à Zaïko après une médiation menée par des aînés tels que Franco Luambo et Verckys Kiamuangana. Pépé Manuaku poursuit néanmoins l’aventure avec une solide formation instrumentale : lui-même à la guitare solo, Baroza Bansimba à la mi-solo, Ada Muangisa à la rythmique, Egide Losimba à la basse, Djudjuchet Luvengoka et GMT à la batterie, et Nzenze Mongengo au piano. Le véritable point faible reste le chant. Avec pour seul pilier Mbuku Mambu Cheickedan, il tente de s’appuyer sur Mbuta Otis, Serge Kiambukuta, Evolokay, Yenga Yenga Junior et Dodo Monoko. Talents indéniables, mais manquant de charisme et incapables d’imposer une identité vocale forte au groupe. Les premiers titres – Sonia (Ada Muangisa), Bonganga (Manuaku) ou Molunge ndako (Cheickedan) – rencontrent un succès mitigé. Et lorsque Cheickedan, la pièce maîtresse de l’attaque, disparaît brutalement, Manuaku est frappé en plein cœur.
Il prend alors une décision radicale : il écarte tous les chanteurs et choisit de repartir de zéro avec son orchestre. Beaucoup y voient la fin de l’aventure, tandis que, du côté de Zaïko Langa Langa, on se moque déjà de ce qu’on présente comme « l’échec annoncé » du Grand Zaïko Wawa.
La relance grâce aux jeunes talents de N’djili
Mais Manuaku refuse de céder au découragement. Il organise un festival de jeunes talents à N’djili, qui lui permet de découvrir de nouvelles voix prometteuses. Coup de chance : Mbembe Mbilia, dit Djo Nickel, possède une voix proche de celle de Jossart Nyoka Longo, tandis que Ndongala Galasiya, dit Gala, rappelle le timbre de Likinga Redo. Ensemble, ils recréent presque à l’identique le son de Zaïko Langa Langa. À leurs côtés, Manuaku recrute également Kalo et Lukombo Shimita, puis Mumbata Mambu Djo Poster, venu de l’orchestre Lovy de Vicky Longomba. Enfin, au maquis de Kisantu, il enrôle un jeune élève kinois en internat, promis à un grand destin : François Matumona Lulendu, alias Defao.
En plus de retrouver l’énergie rythmique de Zaïko, le Grand Zaïko s’enrichit de trois danseurs hors pair : Defao, Djo Poster et Shimita. Defao, en particulier, révolutionne la scène avec la danse Parachuter et des cris d’animation devenus cultes : « Ah oui, ah oui ata l’heure ! Ah oui, ah oui ata montre ! Moname eeehh ! Chérie naleli yo… chérie nale yo ». Porté par cet élan, le groupe enchaîne les succès : Zonga sima et Ma jolie de Manuaku, ou encore Pambu de Nzenze, qui propulsent en 1982 le Grand Zaïko parmi les meilleures formations musicales du pays.
Le sacre de 1984 : l’épopée des « Bayaka »
Le sacre du Grand Zaïko Wawa intervient en 1984, lorsque l’orchestre est consacré meilleur groupe du Zaïre grâce au titre Oyambaka nga de Djeffard Lukombo, véritable sosie vocal de Likinga. Dans un élan créatif, l’ensemble adopte le surnom de « Bayaka », en référence à une ethnie de l’ex-Bandundu longtemps méprisée, afin de lui redonner fierté et dignité. Chaque membre arbore alors un pseudonyme symbolique : Djo Poster devient Grand Muyaka, Shimita se transforme en Muyaka Mundele, Djeffard prend le nom de Mongongo ya Bayaka, et Losange Djo El, transfuge de Minzoto Wella Wella, hérite du sobriquet Muyaka pamba. Cette identité nouvelle est portée par des cris d’animation enflammés tels que « Eh Bayaka batombiki, eh Bayaka baye mabe ! » qui font vibrer tout le pays.
Peu à peu cependant, l’orchestre se vide de ses piliers : Defao part rejoindre le Choc Stars, Adamo et Baroza s’en vont chez Zaïko Langa Langa, tandis que Djeffard s’envole vers l’Afrisa International. En 1988, le Grand Zaïko organise sa première et unique tournée européenne, qui marquera en réalité son chant du cygne. À l’issue de cette tournée, Pépé Manuaku s’installe définitivement en Suisse. Ainsi s’éteint un orchestre qui, durant près d’une décennie, avait fait danser tout le Zaïre et même une partie de l’Afrique au rythme de ses chansons, de ses danses et de ses cris d’animation.
Un héritage durable dans la rumba congolaise
Le parcours du Grand Zaïko Wawa illustre à la fois la fragilité et la force créatrice des grandes formations congolaises des années 1980. Porté par la vision et le génie musical de Pépé Manuaku, l’orchestre a su imposer une identité originale, faire vibrer le Zaïre entier et offrir au continent des talents qui marqueront durablement la rumba congolaise. Même si l’aventure s’est achevée en Europe à la fin des années 1980, l’héritage du Grand Zaïko Wawa demeure : un souffle d’innovation, de rythme et de liberté qui continue d’inspirer les générations suivantes.
Belhar MBUYI





