La voix angélique qui a charmé Kinshasa, fauchée par le destin à Kananga
Extrait de mon livre « Bâton Rompu » en cours de rédaction Tous droits réservés
Son répertoire reste gravé dans la mémoire collective : Bougie ya motéma, Yaka toyambana, Doris, Sukisa liwa na ngai, Zadio… Des mélodies qui ont bercé la jeunesse de Léopoldville, à une époque où la rumba était reine et où chaque note vibrait comme une promesse d’évasion.
Quelque chose ébranle les racines de la rumba congolaise en 1968. Un adolescent prodige originaire de Mwene-Ditu, à peine un an dans la musique, remporte le Grand Prix de la Culture et des Arts. Étienne-Chantal Kazadi, alors âgé d’à peine dix-sept ans, est célébré non seulement comme le meilleur nouveau venu, mais surtout comme le meilleur musicien. C’est un prix réservé aux artistes confirmés, pas à un garçon encore inconnu. Dès lors, les offres affluent : voitures, studios d’enregistrement, argent… Mais Chantal choisit de rester fidèle à celui qui a façonné sa carrière musicale : Nicolas “Docteur Nico” Kasanda wa Mikalayi, de l’African Fiesta Sukisa.
Tout commence à la fin de 1967, lorsque Dr Nico accueille deux adolescents, Valentin Sangana et Chantal Kazadi, après une rapide audition. Ils doivent accompagner les chanteurs vedettes du moment : Dominique “Apôtre” Dionga, Paul Mizele et Lambert “Vigny” Kolamoy. Mais très vite, Kazadi s’impose comme un joyau rare. Sa capacité à saisir les paroles et les harmonies en un clin d’œil est impressionnante. Sa voix aiguë, exaltante, insuffle une nouvelle vigueur au groupe et ravive la guitare magique de Dr Nico. À la mi-1968, Sukisa fait délirer Kinshasa. Le partenariat entre Nico et Kazadi devient légendaire.
L’arrivée de Kazadi fut une bénédiction que Dr Nico et l’African Fiesta Sukisa n’étaient pas prêts à perdre. Ses trois années passées au sein du groupe furent synonymes d’un immense succès. Qui aurait voulu se séparer d’un tel bijou ? Kazadi devint une icône pour la jeunesse : sa beauté, sa prestance athlétique faisaient tourner les têtes, tandis que sa voix faisait chavirer les cœurs à travers tout le Congo. Son style androgyne, son habillement audacieux et même son pseudonyme “Chantal” excitaient la curiosité et l’admiration de ses fans.
Sa deuxième chanson, Mbandaka, fut un triomphe. Les Kinois croyaient que son fredonnement avait été inventé spécialement pour eux. Puis, en 1967, sa chanson d’amour Doris vit le jour. On y sent l’amour suinter dans sa voix lorsqu’il chante : “Doris, ti na nsuka ya liwa” — “jusqu’à ce que la mort nous sépare”. Sa manière d’interpréter la chanson donne l’impression qu’il joue dans un film, tant son émotion est réelle.
En 1968, son talent fut récompensé par le Grand Prix de la Culture et des Arts. Peu après, il sortit Sukisa liwa na ngai, une chanson racontant le désespoir d’une femme accusant une autre d’avoir éloigné son mari. Ce titre se plaça en tête du hit-parade. L’étoile de Chantal brillait plus haut que jamais.
Mais le succès amène souvent les tensions. En 1969, Kazadi commença à se plaindre de son salaire. D’autres musiciens du groupe se joignirent à lui, accusant Dr Nico de les sous-payer. Exaspéré par les revendications, Nico accusa ses artistes de semer la zizanie. Après des pertes financières lors d’une tournée au Congo-Brazzaville, il expulsa cinq musiciens. Chantal quitta aussitôt Sukisa pour fonder son propre ensemble : African Soul.
« Nico a dénoncé Kazadi dans les médias, le traitant de traître. Kazadi prit la chose avec calme, remercia son ancien patron d’avoir lancé sa carrière, mais déclara qu’il ne pouvait plus continuer à être exploité », écrivit plus tard Ebolu dans son livre.
Kazadi expliqua que Dr Nico avait exploité sa naïveté pour revendiquer le mérite du hit Mbandaka. Les médias prirent fait et cause pour lui, tandis que Dr Nico s’enferma dans l’amertume, multipliant les interviews où il se plaignait de conspirations et de “forces maléfiques” cherchant à le neutraliser.
LE PRODIGE ET LA TRAGEDIE
Ce qui est unique chez Kazadi n’est pas seulement son brillant répertoire, mais aussi sa technique : cette capacité à chanter dans plusieurs gammes de voix principales, à passer d’un registre grave à une tonalité aérienne sans jamais perdre la pureté du timbre. Peu d’artistes de sa génération pouvaient rivaliser avec une telle maîtrise.
Mais la tragédie ne connaît pas le talent. Elle le frappa de plein fouet en 1971. L’histoire retiendra que c’est sous le gouvernorat de M. Daniel Monguya Mbenge au Kasaï Occidental(1970-1972) qu’l fut arrêté et exécuté.
La version officielle de sa mort affirme qu’il aurait participé à un cambriolage. Pourtant, les spéculations parlent d’une rivalité au sein des cercles musicaux, tandis que des rumeurs persistantes évoquent une relation amoureuse avec la maîtresse d’un homme congolais influent.
Le journaliste Ebolu affirma plus tard qu’il avait dû s’immerger dans tout ce monde de mystères et de rumeurs pour tenter d’établir la vérité sur ce qui s’était réellement passé.
UNE FIN TRAGIQUE A LULUABOURG-KANANGA
En 1971, Chantal Kazadi est arrêté à Kananga, dans une vaste opération de répression visant les “bandits à main armée”. Pris dans cette rafle, il se retrouve au mauvais endroit, au mauvais moment. Lui, le simple musicien, le poète des temps modernes, est exécuté avec ceux qu’il ne fréquentait pas. Une injustice criante, une perte cruelle pour la musique congolaise.
À l’annonce de l’exécution de Chantal Étienne Kazadi dans des circonstances aussi tragiques que troubles, la rumeur rapporte que le président Mobutu Sese Seko, informé après le drame, aurait exprimé ses regrets au docteur Nico Kasanda, ancien mentor de Chantal Kazadi. Ce dernier fut alors l’objet de soupçons persistants, certains l’accusant d’avoir orchestré cette sombre vengeance pour punir celui qui avait osé quitter son orchestre au sommet de sa gloire.
TEMOIGNAGE OCULAIRE SUR LES CIRCONSTANCES DE SA MORT
par Mbuyi Kayembe
Vous avez entendu parler de la mort de Kazadi Chantal, mais vous n’avez jamais su dans quelles circonstances, ni où il est mort. Aujourd’hui, rassurez-vous : je vous livre ici la vraie version sur la mort de Chantal Kazadi, vraie, parce qu’elle provient de la bouche même de celui qui l’a exécuté à Kananga.
Un jour, par hasard, je fredonnais une chanson de Chantal et exprimai mes regrets d’avoir perdu un artiste de grand talent. Un homme qui se trouvait dans la maison me demanda :
« Sais-tu de quelle façon ce jeune homme a trouvé la mort ? »
Je répondis que non.
Il poursuivit :
« Mis chacun dans un sac avec une grosse pierre, ils étaient trois amis. Avec cinq autres geôliers, nous les avons embarqués dans une jeep. À minuit, nous sommes arrivés sur le pont de la rivière Lulua. Nous les avons jetés dans l’eau, sur ordre de notre supérieur, le lieutenant Ingila. »
Cet homme, aujourd’hui simple pêcheur au lac Moëro, à Kilwa (Katanga), s’appelle Tambwe, originaire du Maniema, ancien militaire. Il affirma que l’ordre venait directement de Kinshasa :
« Exécuter tous les bandits à main armée. »
Était-ce vraiment le cas de Chantal ? Était-il un criminel ou simplement victime d’une erreur fatale ?
La question reste sans réponse… mais le doute, lui, demeure à jamais.
Aujourd’hui encore, les mélomanes se souviennent de Chantal comme de la voix la plus douce et la plus mélancolique de son époque. Une voix urbi et orbi, capable de parler à la ville et au monde, mais aussi à l’âme et à l’au-delà.
Étienne Kazadi alias Chantal, mort trop tôt, mais immortel dans la mémoire des amoureux de la rumba.
Paix à son âme !
Extrait de mon livre « Bâton Rompu » en cours de rédaction Tous droits réservés
Dieudonné Dikita Makubakuba

Photo: Étienne Kazadi dit Chantal, Zadio.





