Pendant des décennies, les forêts tropicales africaines ont joué le rôle de géants bienveillants du climat, absorbant massivement le dioxyde de carbone que l’humanité rejette dans l’atmosphère. Mais une découverte scientifique majeure vient de bouleverser nos certitudes. Une étude internationale révèle que depuis 2010, les forêts africaines ne sont plus des alliées du climat : elles sont devenues ses ennemies. Le basculement s’est opéré silencieusement, loin des caméras. Aujourd’hui, le Congo Basin et ses vastes étendues de végétation libèrent plus de carbone qu’elles n’en capturent. Cette inversion de rôle marque un tournant écologique sans précédent et remet en question notre capacité à maîtriser le changement climatique.
Du puits au gouffre : le basculement majeur
Il y a encore quelques années, les scientifiques avaient le sentiment de disposer d’une soupape de sécurité climatique naturelle. Les forêts tropicales africaines représentaient l’un des trois grands poumons forestiers de la planète, aux côtés de l’Amazonie et des forêts d’Asie du Sud-Est. Pendant plus de trois décennies, elles ont absorbé chaque année l’équivalent de deux milliards de tonnes de dioxyde de carbone, une quantité colossale qui compensait partiellement nos émissions.
Mais les données satellite et les mesures directes sur le terrain des chercheurs de l’Université libre de Bruxelles, du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement et d’autres institutions prestigieuses racontent une histoire bien différente aujourd’hui. Entre 2010 et 2018, les forêts du Congo Basin ont émis environ 0,6 gigatonne de CO₂ par an en net, tandis qu’elles n’en absorbaient que 0,4. Le compte n’y est plus. La mécanique du climat terrestre vient de perdre l’un de ses garde-fous essentiels.
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Comment fonctionne un puits de carbone forestier
Pour comprendre ce basculement dramatique, il faut d’abord saisir le mécanisme élémentaire qui fait des forêts des alliées naturelles du climat. Une forêt tropicale fonctionne comme une immense usine biologique de captage du carbone. Les arbres, pendant leur croissance, absorbent le CO₂ de l’atmosphère par la photosynthèse et le stockent dans leur bois, leurs feuilles et leurs racines.
Tant que la forêt se développe et qu’il y a plus d’arbres qui poussent que d’arbres qui meurent et se décomposent, le bilan reste positif pour le climat. La forêt devient un puits de carbone, c’est-à-dire qu’elle retire plus de carbone de l’atmosphère qu’elle n’en restitue. C’est exactement ce qui s’est produit en Afrique centrale pendant des décennies. Les forêts du Congo, immenses et anciennes, continuaient de croître et d’accumuler de la biomasse.
Mais l’équilibre repose sur un présupposé fragile : la forêt doit rester intacte et stable. Dès que des perturbations interviennent, le bilan s’inverse rapidement. Un arbre qui meurt et pourrit libère le carbone qu’il avait stocké. Une forêt dégradée, où il y a davantage de mortalité que de croissance, devient une source nette d’émissions.
Pourquoi les forêts du Congo changent de rôle
Le grand responsable de ce basculement porte un nom que les climatologues connaissent bien : le changement climatique lui-même. Les températures moyennes en Afrique centrale ont augmenté significativement au cours des deux dernières décennies. Cette hausse thermique s’accompagne de perturbations du régime des pluies : certaines régions subissent des sécheresses plus fréquentes et plus intenses, tandis que d’autres connaissent des précipitations plus erratiques.
Or, les forêts tropicales africaines, malgré leur apparence robuste, restent étonnamment sensibles aux variations climatiques. Elles ont évolué dans un environnement stable pendant des millions d’années et se sont adaptées à des conditions très précises. Quand la température et l’humidité dévient trop rapidement de la norme, les arbres souffrent. Leur croissance ralentit. Leur vulnérabilité aux maladies et aux ravageurs augmente. Et surtout, les événements climatiques extrêmes comme les sécheresses prolongées tuent les arbres directement.
Parallèlement, la pression anthropique n’a pas diminué. La déforestation pour l’agriculture, l’exploitation forestière légale et illégale, et la fragmentation des habitats continuent de fragmenter les forêts. Ces perturbations humaines combinées au changement climatique créent une situation explosive : les forêts sont affaiblies, morcelées, et exposées à des conditions météorologiques de plus en plus extrêmes.
La dégradation silencieuse des forêts
Ce qui rend le phénomène particulièrement insidieux, c’est qu’il ne s’accompagne pas nécessairement de défrichage visible. Les forêts ne disparaissent pas d’un coup. Elles se dégradent progressivement, imperceptiblement pour qui ne sait pas observer. Les arbres meurent à un rythme accéléré, remplacés par une végétation plus pauvre, moins capable de stocker du carbone. Les chercheurs parlent de « mortalité accélérée du bois » pour décrire ce phénomène.
Imaginez une vieille forêt tropicale comme un organisme vivant complexe. Ses arbres les plus anciens et les plus grands représentent la majorité du stock de carbone. Quand ces géants séculaires meurent, que ce soit à cause de la sécheresse, des tempêtes plus violentes ou des maladies opportunistes, le carbone qu’ils contenaient retourne à l’atmosphère. Et si la régénération ne suit pas, si les jeunes arbres ne compensent pas cette perte, la forêt bascule du rouge au noir : elle devient émettrice nette.
Le phénomène s’auto-renforce. Une forêt dégradée est plus vulnérable aux incendies. Les incendies libèrent d’énormes quantités de carbone et fragmentent davantage les massifs forestiers. Les fragments deviennent des îlots isolés, plus sensibles à l’effet de lisière, où les conditions microrhématiques changent radicalement.
Les chiffres alarmants de cette transformation
L’ampleur quantitative du phénomène doit être restituée pour mesurer sa gravité. Entre 2010 et 2018, les forêts du Congo Basin ont émis un net supplémentaire de 0,2 gigatonne de CO₂ par an comparé aux années 1990. Pour contextualiser, c’est l’équivalent des émissions annuelles totales de la France actuelle. Mais ce chiffre provient d’une région que nous pensions être une soupape de sécurité climatique.
Les estimations montrent que la mortalité des arbres a augmenté de 60 % en vingt ans dans certaines régions du Congo Basin. Simultanément, le taux de croissance des arbres restants a diminué. Cette double dynamique, mortalité accélérée et croissance ralentie, explique pourquoi le bilan s’est inversé si dramatiquement. Les chercheurs ont contrôlé les données pour les incendies volontaires et autres perturbations anthropiques évidentes, et le signal climatique reste prépondérant.
Autre indicateur troublant : le devenir du carbone libéré. Une partie s’échappe directement dans l’atmosphère sous forme de CO₂. Une autre est respirée par les microorganismes du sol, ou s’échappe en méthane du fait de la waterlogging des sols forestiers. La forêt tropicale africaine, loin de freiner le changement climatique, l’accélère désormais.
Les conséquences pour le climat global
Cette inversion du rôle des forêts africaines intervient à un moment critique du changement climatique. Le monde a dépassé 1,1 degré Celsius de réchauffement depuis l’époque préindustrielle, et la fenêtre pour rester sous 1,5 degré se referme rapidement. Les projections des modèles climatiques prévoyaient que les forêts tropicales continueraient de jouer un rôle modérateur. Cette hypothèse doit maintenant être révisée.
La perte d’un puits de carbone aussi massif signifie que les efforts de réduction des émissions doivent être renforcés ailleurs. Cela rend les objectifs de neutralité carbone encore plus difficiles à atteindre. Les gouvernements et les entreprises qui comptaient sur la croissance des forêts tropicales pour compenser leurs émissions doivent repenser leurs stratégies de décarbonation.
Il existe aussi un risque de cascade. Si le Congo Basin continue de se dégrader et de se transformer en source nette, d’autres forêts tropicales pourraient suivre une trajectoire similaire. L’Amazonie, déjà affaiblie par la déforestation, pourrait atteindre un point de basculement similaire. À ce moment-là, les mécanismes de rétroaction climatique s’accélèreraient de façon non linéaire et catastrophique.
Des solutions mais pas d’urgence suffisante
Le diagnostic scientifique est clair : il faut arrêter la dégradation des forêts africaines et leur permettre de se régénérer. Cela signifie réduire drastiquement la déforestation, mettre fin à l’exploitation forestière non durable, et protéger les forêts contre les impacts du changement climatique. Sur le papier, ces solutions existent. Des réserves forestières bien gérées peuvent se rétablir. La restauration des forêts dégradées est possible. Des politiques climatiques ambitieuses peuvent atténuer les chocs thermiques.
Mais sur le terrain, l’urgence ne se traduit pas en action suffisante. Les financements pour la protection des forêts restent insuffisants. Les pressions économiques pour la conversion des terres vers l’agriculture intensive persistent. Et le changement climatique continue d’accélérer, menaçant de rendre les mesures de restauration obsolètes avant même qu’elles ne portent leurs fruits.





