« Quand on gouverne seul, on ne prévoit rien. » La formule est sévère. Elle souligne pourtant un danger majeur : lorsqu’un dirigeant concentre les décisions et décourage la contradiction, il se prive des alertes qui permettent d’éviter les crises.C’est précisément ce qui nourrit mon inquiétude devant la gouvernance de Félix Tshisekedi. J’ai le sentiment que la présidence prend une place si dominante que les autres institutions peinent à exercer pleinement leurs responsabilités. Cette appréciation mérite un débat de fond : quelle autonomie reste-t-il aux organes de l’État pour proposer, contrôler, contredire et corriger ?Les inquiétudes concernant l’espace démocratique ne sont d’ailleurs pas nouvelles. Human Rights Watch a notamment rapporté les critiques suscitées par l’initiative de modification constitutionnelle annoncée en 2024, dont les opposants redoutaient les conséquences sur la limitation des mandats. Ce constat ne démontre pas, à lui seul, qu’un homme décide de tout ; il justifie cependant une vigilance sur les limites du pouvoir.Un président, aussi puissant soit-il, ne peut remplacer l’intelligence collective d’une nation.Un gouvernement doit pouvoir élaborer une politique, en défendre les choix et répondre de ses résultats. Un Parlement doit pouvoir poser les questions qui dérangent, examiner les dépenses et demander des comptes. Une justice doit pouvoir décider sans chercher à deviner la préférence du sommet. Une administration doit pouvoir signaler un risque sans craindre de déplaire.Lorsque ces fonctions s’effacent devant la volonté présidentielle, le pays perd progressivement sa capacité d’anticipation.Le mécanisme est simple. Le conseiller hésite à annoncer une mauvaise nouvelle. Le ministre attend une instruction. Le parlementaire préfère applaudir. Le responsable administratif transmet un rapport rassurant. À chaque niveau, une partie de la réalité disparaît.Au sommet, le pouvoir peut alors croire que tout va bien, jusqu’au jour où la crise éclate.Le silence autour d’un chef ne prouve jamais que sa politique est juste. Il peut simplement révéler que plus personne n’ose lui parler franchement.Prévoir exige des informations fiables, des compétences reconnues et la confrontation des options. Il faut pouvoir dire : cette dépense est excessive ; cette promesse manque de financement ; cette stratégie comporte un risque ; cette décision doit être revue.Si toute réserve devient une marque de déloyauté, qui assumera encore cette responsabilité ?La loyauté républicaine oblige pourtant à servir le pays avec franchise. Un collaborateur qui avertit son président d’un danger remplit son devoir. Un député qui contrôle l’action publique exerce son mandat. Un citoyen qui critique une décision participe à la vie nationale.Félix Tshisekedi gagnerait à considérer la contradiction comme une ressource de gouvernement. La grandeur d’un chef se mesure aussi à la liberté qu’il laisse aux institutions d’accomplir leur mission, y compris lorsqu’elles lui opposent une limite.Mais les autres responsables ne peuvent pas davantage se réfugier indéfiniment derrière la présidence. Accepter une fonction publique, c’est accepter une responsabilité. Un ministre, un parlementaire ou un haut fonctionnaire doit pouvoir expliquer ses choix et répondre de ses actes. L’effacement volontaire participe lui aussi à l’affaiblissement de l’État.La RDC a besoin d’institutions capables de travailler, d’alerter et de tenir dans la durée. Les urgences sécuritaires, économiques et sociales rendent cette exigence encore plus forte. Plus la situation est grave, plus le pouvoir doit écouter, confronter les analyses et organiser les responsabilités.Quand toutes les décisions remontent vers un seul homme, les erreurs peuvent suivre le même chemin sans rencontrer aucun frein.Monsieur le Président, laissez les institutions exercer leurs missions. Exigez des résultats, mais acceptez les alertes. Écoutez aussi ceux qui vous apportent des vérités inconfortables.Un pays prépare son avenir lorsque plusieurs intelligences peuvent travailler librement à son service. Il s’expose aux surprises lorsque chacun attend la parole d’un seul.
CLBB




