En RDC, l’échec politique n’ouvre pas toujours la porte de sortie. Il peut aussi ouvrir celle du prochain ministère. Julien Paluku en offre une illustration pédagogique. Gouverneur du Nord-Kivu, ministre de l’Industrie, ministre du Commerce extérieur, puis encore reconduit dans les hauteurs de l’appareil d’État, il traverse les fonctions avec cette remarquable faculté congolaise de transformer l’absence de résultats décisifs en argument de continuité. Les intitulés changent. Les promesses se rhabillent. Les échéances reculent. L’industrialisation arrive, les zones économiques spéciales vont décoller, les chaînes de valeur vont se construire, les exportations vont enfin se diversifier. Chez Paluku, le futur possède une stabilité institutionnelle que le bilan n’a jamais vraiment connue.
Le plus intéressant serait pourtant de réduire cette histoire à un homme médiocre de plus dans un État médiocre. Paluku constitue plutôt un symptôme parfaitement lisible d’un système qui récompense moins la transformation produite que l’équilibre préservé. Région, communauté, parti, réseaux, loyautés, calculs sécuritaires, tout finit par peser dans la balance. À force, un ministre cesse d’être évalué uniquement sur ce qu’il accomplit. Il devient une pièce qu’on hésite à retirer, de peur de déranger le reste du plateau. L’échec acquiert alors une protection politique. La reconduction cesse d’être une récompense. Elle devient une assurance contre les désordres que le pouvoir imagine derrière chaque remplacement.
Avant les ministères, le bilan posait déjà problème
Bien avant les PowerPoint de l’industrialisation, Julien Paluku avait déjà connu une forme plus brutale d’évaluation. Au Nord-Kivu, une scène restée dans les mémoires rapporte Joseph Kabila le reprenant durement en plein meeting sur ce qui n’avait pas été fait dans la province. Les mots exacts restent à documenter, mais l’image suffit presque. Un président réclame des résultats. Un gouverneur installé depuis des années reçoit la leçon devant témoins. L’humiliation tient moins au ton qu’à ce qu’elle révèle. Après tant d’années au pouvoir, pourquoi fallait-il encore demander ce qui avait réellement été accompli ?
« Aujourd’hui solidement arrimé à Félix Tshisekedi, Julien Paluku préfère relire ses années Kabila sous les habits commodes du gouverneur assiégé par Kinshasa, combattu par le PPRD, menacé jusque dans son propre camp. Le récit possède tout ce qu’il faut pour fabriquer un rescapé. Les faits, eux, sont moins généreux avec la légende. Les motions contre lui se succédèrent en 2007, 2009, 2012 et 2013. En février 2012, vingt-deux députés sur quarante-deux signèrent une motion lui reprochant notamment d’entraver une mission chargée de contrôler sa gestion. L’année suivante, une nouvelle offensive parlementaire mettait en cause la gestion des finances provinciales. Rien ne l’emporta. Guerre, insécurité, affrontements politiques, décentralisation encore balbutiante, chaque crise apportait son brouillard et chaque brouillard sa circonstance atténuante. Joseph Kabila eut pourtant plus d’une occasion de lui couper politiquement la tête. Il ne le fit jamais. Pour un homme qui se raconte aujourd’hui presque comme une victime de l’ancien régime, Paluku bénéficia curieusement d’une très longue cohabitation avec son prétendu bourreau ».
Il faut reconnaître à Julien Paluku une compétence rarement enseignée dans les écoles d’administration, celle de l’entrepreneuriat politique à base communautaire. Il sait transformer l’ancrage identitaire, régional et partisan en capital de survie. Il sait surtout survivre au bilan. Douze années au Nord-Kivu fut son premier grand laboratoire, puis le vestibule de Kinshasa, où l’art de produire des résultats compte moins que celui de savoir à quelle porte sourire, devant quel pouvoir s’incliner et autour de quelle table rester assis.
L’industrialisation promise à l’épreuve des chiffres
Une usine ne tire pas au mortier, une zone économique spéciale ne prend pas le maquis et une balance commerciale se laisse mesurer sans invoquer l’insécurité de Beni. Nommé à l’Industrie, Paluku disposait enfin d’un portefeuille où les ambitions pouvaient être transformées en tonnes produites, usines ouvertes, emplois créés et importations remplacées.
L’ambition fut à la hauteur du changement de décor. En 2021, le gouvernement approuva son Plan directeur d’industrialisation, dont le coût estimatif fut présenté autour de 58 milliards de dollars. Le programme promettait la substitution progressive des importations par la production locale, le développement de six espaces industriels et une priorité aux filières agroalimentaires, pharmaceutiques, chimiques et textiles. Il ne s’agissait plus de bricoler quelques ateliers. Paluku annonçait la renaissance industrielle d’un pays.
Puis vint cette inflation très congolaise où les projets commencent à produire des superlatifs avant de produire des marchandises. Zones économiques spéciales, Maluku, Kin-Malebo, Musienene, Kalamba Mbuji, Kisangani, Nyangezi, Bunia, transformation du bois, agro-industrie, précurseurs de batteries électriques. En 2022, Paluku présentait déjà la RDC sur la scène africaine comme engagée dans plusieurs chantiers de réindustrialisation et vantait le projet d’une industrie locale des précurseurs de batteries. En septembre 2023, Maluku devenait sous son discours un « repère historique » de la diversification économique. Six entreprises y étaient alors agréées pour produire, pendant que plusieurs autres ZES restaient encore au stade du lancement, de l’aménagement ou des études. Entre l’usine qui tourne et celle qui habite encore un communiqué, la RDC apprenait une nouvelle unité de mesure industrielle, la perspective.
« Cinq ans après la présentation du grand plan industriel, la Banque mondiale estime encore que la croissance congolaise de 2025 fut principalement tirée par l’extractif, avec une progression de 10,1 % de l’activité minière contre 3,1 % pour les secteurs non miniers. La photographie du commerce extérieur reste encore plus brutale. Les données de l’OMC montrent que les cathodes de cuivre représentent à elles seules 60,2 % des exportations recensées, suivies des produits du cobalt à 17,2 %, des minerais et concentrés de cuivre à 7,8 %, puis d’autres produits miniers. Après tant de discours sur la transformation, la RDC continue principalement à raconter son économie au monde avec ce qu’elle arrache de son sous-sol. Rien, en revanche, dont elle puisse se vanter pour ce que les Congolais créent sur leur sol, précisément là où Paluku avait promis la rupture ».
On aurait pu imaginer qu’un passage aussi ambitieux à l’Industrie s’achève par un grand exercice public de comparaison entre ce qui avait été promis, ce qui avait été financé, ce qui avait été construit et ce qui produisait réellement. La politique congolaise choisit une autre élégance. Julien Paluku quitta l’Industrie pour le Commerce extérieur. Les chaînes de valeur cédèrent la place à la diversification des exportations, les usines aux marchés, la production aux débouchés. Le vocabulaire changea de ministère beaucoup plus facilement que la structure productive du pays ne changea d’économie. Une question resta pourtant sur le quai. Avant d’apprendre à la RDC à mieux vendre ce qu’elle produit, avait-on seulement réussi à lui faire produire autre chose que ce qu’elle extrait ?
L’échec devient politiquement utile
Julien Paluku ne survit pas seulement à ses bilans. Il survit aussi aux changements de régime, aux remaniements et aux déplacements de portefeuille. Le gouvernement Suminwa II l’a encore reconduit au Commerce extérieur, tandis que Félix Tshisekedi lui a confié en 2026 une fonction supplémentaire comme représentant personnel au comité de pilotage de l’AUDA-NEPAD. À ce niveau de longévité, l’explication par la seule compétence ministérielle devient insuffisante. Paluku possède autre chose, un parti, des réseaux, une implantation au Nord-Kivu, une histoire politique locale et cette capacité de nuire très congolaise qui convertit l’ancrage régional en valeur nationale. L’entrepreneuriat politique à base communautaire produit parfois plus de sécurité de carrière qu’une usine ne produit de biens.
En RDC, un ministre ne représente pas toujours seulement un secteur. Il peut représenter une province, un espace communautaire, un parti, un réseau de notables ou une portion fragile de la coalition. Le remplacement cesse alors d’être une opération administrative. Il devient un calcul de conséquences. Un responsable au rendement économique maigre peut conserver une valeur politique élevée, surtout lorsqu’il sait faire comprendre que derrière son fauteuil se trouvent des équilibres que le pouvoir préférerait ne pas déranger. À ce jeu, l’insuffisance n’est plus nécessairement éliminatoire. Elle doit simplement coûter moins cher que le vide politique que son départ pourrait créer.
Le Nord-Kivu alourdit encore ce calcul. L’AFC/M23 contrôle et administre aujourd’hui des portions importantes de l’Est, tandis que les tensions sécuritaires restent aiguës dans la province. Dans un tel environnement, Kinshasa regarde chaque frustration d’un « notable » tribal avec une attention que le rendement ministériel, lui, ne reçoit pas toujours. La persistance de Paluku au sommet malgré des résultats que l’on peine à identifier à la hauteur de ses promesses nourrit une question embarrassante. Félix Tshisekedi le maintient-il seulement pour ce qu’il apporte au gouvernement, ou aussi pour ce que son éviction pourrait déplacer dans un Nord-Kivu déjà politiquement inflammable ?
Plusieurs indices rendent l’interrogation légitime. Aucun ne permet pourtant d’affirmer comme un fait que Tshisekedi redoute de voir Paluku, son parti ou ses réseaux grossir les rangs de la contestation armée. L’hypothèse mérite mieux qu’une certitude fabriquée. La vraie question se trouve ailleurs. Que devient l’évaluation d’un ministre lorsque son éviction peut être lue au palais moins comme une décision de gestion que comme le risque d’ouvrir un nouveau front politique dans une région déjà fracturée ?
Le véritable sujet dépasse alors Julien Paluku. Il devient une République qui fabrique ses propres irremplaçables, puis découvre qu’elle n’ose plus les remplacer. Un ministre n’a plus besoin d’être indispensable à son secteur. Il lui suffit de devenir suffisamment coûteux à écarter. Le problème n’est plus qu’un Julien Paluku puisse survivre à son bilan. Il commence lorsqu’un État finit par avoir davantage peur de perdre Julien Paluku que de perdre encore quelques années.
La vraie rente n’est peut-être plus minière
La RDC parle beaucoup de rente minière, beaucoup moins de rente politique. Pourtant, les deux obéissent parfois à une logique voisine. L’une distribue l’accès aux ressources. L’autre distribue l’accès aux positions, aux réseaux, aux protections et au droit de revenir autour de la table. Le ministère cesse alors d’être seulement un lieu où l’on produit des résultats. Il devient un actif dans la gestion d’une coalition, une récompense, un amortisseur, parfois une assurance contre une frustration régionale ou communautaire. La performance entre alors en concurrence avec une autre valeur, l’utilité politique de celui qui occupe la chaise.
Cette architecture produit un coût rarement inscrit dans les budgets. Elle achète la stabilité immédiate avec les années du pays. Chaque portefeuille utilisé pour neutraliser une frustration, préserver un équilibre ou sécuriser une loyauté est un portefeuille que l’on accepte de ne plus juger uniquement sur ce qu’il transforme. Peu à peu, la reconduction devient elle-même une rente. Le titulaire accumule du temps, des réseaux et du poids politique, tandis que le coût de son remplacement augmente précisément parce qu’on l’a laissé durer.Paluku n’est alors plus une anomalie. Il devient la facture visible d’un système qui peut préférer une médiocrité gérable à un remplacement politiquement risqué. Le problème dépasse largement l’Industrie, le Commerce extérieur ou même le Nord-Kivu. Une économie politique construite ainsi protège plus facilement la stabilité des hommes et des femmes que la transformation des structures.
« La RDC ne manque peut-être pas seulement d’industries. Elle manque encore d’institutions capables de rendre l’échec plus coûteux que la reconduction. Et cette faillite n’appartient pas seulement à ceux qui gouvernent. Elle appartient aussi aux citoyens qui ont trop longtemps accepté un contrat social misérable, un mode de sélection de leurs représentants qui leur abandonne trop peu de pouvoir réel sur le choix, des cautions qui filtrent l’accès à la compétition, des candidatures et des résultats par listes qui fracturent le lien entre constituants et représentants élus, puis diluent la responsabilité jusqu’à rendre presque impossible de savoir qui doit payer politiquement pour quoi ».
Le plus grave reste peut-être ailleurs. Nous n’avons pas construit ce fouet civique permanent qui devrait obliger le régime comme l’opposition à craindre le jugement des citoyens bien au-delà du jour du vote.
Une démocratie ne devrait pas donner au peuple quelques heures de pouvoir tous les cinq ans, puis lui demander de redevenir spectateur jusqu’au prochain scrutin. Un contrat politique sérieux maintient les élus sous pression permanente, expose leurs promesses, mesure leurs résultats et rend leur remplacement crédible. Le jour où le pouvoir et l’opposition craindront davantage notre sanction collective que leurs arrangements entre eux, nous aurons commencé à reprendre possession de la République et à raccourcir la durée de vie politique des « Paluku » et de toutes les autres formes de charlatanisme politico-économique que le système recycle indéfiniment.Pleure et pleure !
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe





