Quand la DGI elle-même sonne l’alarme, ce n’est plus un problème informatique : c’est une question de sécurité financière nationale. Il existe des scandales qui commencent par une valise d’argent.D’autres par un marché public. D’autres encore par un compte bancaire dissimulé. Mais au XXIᵉ siècle, le coulage des recettes publiques peut prendre une forme beaucoup plus silencieuse : quelques lignes dans une base de données. Une recette apparaît. Puis elle diminue. Une autre disparaît. Une date change. Une opération est enregistrée, annulée, puis réenregistrée. Et lorsqu’on demande combien l’État a réellement encaissé, deux systèmes informatiques donnent des chiffres qui ne concordent pas toujours. Bienvenue dans le dossier ISYS-RÉGIES.
UNE ALERTE QUI VIENT DE L’INTÉRIEUR
Selon une correspondance attribuée au Directeur général des impôts, Barnabé Muakadi Muamba, adressée au ministre des Finances le 3 septembre 2026, la DGI soulève de sérieuses préoccupations concernant le fonctionnement et la sécurisation d’ISYS-RÉGIES.Ce détail est capital. Nous ne sommes pas devant les accusations d’un opposant politique. Ni devant une rumeur des réseaux sociaux. Nous sommes devant des préoccupations attribuées à l’une des principales administrations chargées de mobiliser les recettes de l’État. Et les anomalies rapportées sont suffisamment graves pour justifier une vérification indépendante immédiate.
5,4 MILLIARDS DE FRANCS CONGOLAIS : OÙ EST PASSÉE LA TRACE ?
Parmi les opérations signalées figureraient notamment plus de 5,4 milliards de francs congolais concernant les recettes de mars 2025.D’autres paiements, représentant environ 195 millions de francs, auraient également été enregistrés puis supprimés.Une opération de TVA d’environ 5,4 milliards de francs congolais, concernant la Banque Centrale du Congo elle-même, aurait connu plusieurs mouvements successifs :enregistrement,annulation,réenregistrement.Attention : une annulation informatique n’est pas automatiquement un détournement.Une écriture comptable peut légitimement devoir être corrigée. Une erreur peut exister.Une opération peut être mal imputée.Une régularisation peut être nécessaire.Mais dans un système de finances publiques moderne, une correction ne doit jamais devenir un effacement.
LA RÈGLE D’OR : ON NE SUPPRIME PAS L’HISTOIRE
Voilà le véritable problème. Dans un système financier sécurisé, une opération erronée peut être contrepassée. Mais son existence initiale doit rester visible. Qui l’a introduite ? À quelle heure ?Depuis quel compte utilisateur ? Pourquoi a-t-elle été modifiée ? Qui a autorisé la modification ?Quelle était la valeur initiale ? Quelle est la nouvelle valeur ? Quel document justificatif autorise la correction ? Voilà ce qu’on appelle une piste d’audit.Elle doit être inaltérable. Car lorsqu’un utilisateur peut modifier une recette publique sans laisser derrière lui une trace complète et irréversible, nous ne sommes plus seulement devant une faiblesse informatique. Nous sommes devant un risque de gouvernance.
LE PROBLÈME EST PLUS ANCIEN QU’ON NE LE CROIT
C’est ici que l’affaire devient particulièrement préoccupante. Les difficultés de réconciliation des données liées à ISYS-RÉGIES n’apparaissent pas soudainement en septembre 2026.Dans le processus de certification des recettes du secteur extractif pour l’exercice 2023, l’Inspection générale des finances avait déjà relevé des failles techniques et procédurales. Parmi elles : absence d’identifiant unique automatique,saisies manuelles tardives, apurement non automatisé, difficultés de réconciliation parfaite entre certaines données de la DGI et ISYS-RÉGIES. L’IGF accordait certes une assurance raisonnable aux encaissements examinés et relevait alors des écarts minimes pour la DGI. Mais le système présentait déjà des fragilités. Plus grave encore :certaines recommandations formulées lors des exercices précédents n’avaient toujours pas été entièrement appliquées. Alors je pose la question :combien d’alertes faut-il avant de sécuriser définitivement la chaîne des recettes de l’État ?
ISYS-RÉGIES AVAIT POURTANT ÉTÉ CRÉÉ POUR LUTTER CONTRE LE COULAGE
L’ironie est extraordinaire.La plateforme a précisément été conçue dans le cadre de la digitalisation de la chaîne des recettes publiques. L’objectif était excellent :réduire les manipulations humaines,améliorer la traçabilité, permettre le suivi des encaissements,et lutter contre la fraude, l’évasion fiscale, la corruption et le coulage des recettes. C’est même le discours présidentiel qui apparaît encore sur le portail d’ISYS-RÉGIES : la numérisation devait participer à l’augmentation durable des recettes et à la lutte contre le coulage. Alors, si le système censé fermer les portes au coulage possède lui-même des portes techniques permettant des modifications insuffisamment sécurisées…nous avons un problème majeur.
DIGITALISER LA CORRUPTION N’EST PAS LA COMBATTRE
Voilà une leçon essentielle pour la RDC.Nous avons parfois une conception naïve de la digitalisation.Nous pensons :informatique = transparence. C’est faux. Un système informatique mal conçu peut simplement transformer une mauvaise gouvernance analogique en mauvaise gouvernance numérique. Avant, on pouvait falsifier un registre. Aujourd’hui, on peut potentiellement manipuler une base de données. Avant, il fallait faire disparaître un document. Aujourd’hui, quelques privilèges administrateur mal contrôlés peuvent suffire à altérer une information. La technologie ne supprime donc pas automatiquement la corruption. Elle déplace le terrain sur lequel elle peut se produire.
BCC CONTRE DGI ? CE SERAIT UNE MAUVAISE LECTURE
Il faut également éviter une autre erreur.Cette affaire ne doit pas devenir une guerre institutionnelle entre la Banque Centrale du Congo et la Direction générale des impôts. La question n’est pas :« Qui a raison entre la BCC et la DGI ? » La question est :« Quelle est la vérité comptable du Trésor public ? »Si NAVISION, système comptable utilisé par la BCC, indique un montant et qu’ISYS-RÉGIES en indique temporairement un autre, il faut pouvoir identifier automatiquement l’origine de l’écart. Pas trois semaines plus tard. Pas après une correspondance administrative. En temps réel.
IL FAUT UNE SOURCE UNIQUE DE VÉRITÉ
Dans les systèmes financiers modernes, on parle de single source of truth :une source de données faisant autorité. Pour chaque franc payé au Trésor, il devrait exister un identifiant transactionnel unique permettant de suivre toute sa vie :contribuable,banque,paiement,date,montant,impôt concerné, encaissement,comptabilisation,éventuelle correction,et destination finale. NAVISION et ISYS-RÉGIES ne devraient donc pas être deux univers qui se parlent occasionnellement.Ils devraient être interconnectés automatiquement. Une recette constatée dans un système devrait pouvoir être rapprochée instantanément dans l’autre.
QUI POSSÈDE LES CLÉS DU SYSTÈME ?
Voilà maintenant la question que j’aimerais voir posée par un audit informatique indépendant. Qui possède les droits d’administrateur d’ISYS-RÉGIES ? Combien de personnes peuvent modifier une opération déjà enregistrée ? Quels sont leurs niveaux d’autorisation ? Existe-t-il une double validation ? Les journaux d’activité peuvent-ils eux-mêmes être modifiés ? Les connexions sont-elles géolocalisées ? Existe-t-il une authentification forte ? Les sauvegardes sont-elles indépendantes ? Peut-on restaurer l’état exact de la base à une date déterminée ? Existe-t-il un système automatique détectant les opérations inhabituelles ? Et surtout :qui surveille ceux qui ont le pouvoir de modifier le système ? Car dans un système financier, le super-administrateur est parfois plus puissant qu’un caissier manipulant des milliards.
IL FAUT UN AUDIT FORENSIQUE, PAS SEULEMENT UNE RÉUNION
À mon avis, une simple instruction ministérielle ne suffit plus.Il faut un audit informatique et financier forensique indépendant d’ISYS-RÉGIES. Cet audit devrait examiner au minimum :toutes les suppressions, annulations et modifications de recettes depuis la mise en service du système ;tous les changements rétroactifs de dates ;tous les comptes disposant de privilèges élevés ; tous les écarts entre NAVISION et ISYS-RÉGIES ; toutes les opérations corrigées sans pièces justificatives suffisantes ; et tous les journaux techniques permettant d’identifier les auteurs des modifications. Il faut remonter dans le temps.Pas seulement jusqu’à septembre 2026.
ET SURTOUT, NE CONFONDONS PAS FAILLE ET FRAUDE
Une précision est indispensable. Les anomalies rapportées ne permettent pas, à elles seules, d’affirmer que des milliards ont été détournés.Il faut le démontrer. Il peut exister des erreurs de saisie. Des problèmes d’interfaçage. Des retards de synchronisation. Des régularisations comptables légitimes. Mais précisément : l’audit doit permettre de distinguer l’erreur, la négligence, la faiblesse technique et la fraude éventuelle. Accuser sans preuve serait irresponsable. Ne pas enquêter devant de telles anomalies le serait tout autant.
LE MINISTRE DES FINANCES EST DEVANT UN TEST
Cette affaire place désormais le ministère des Finances devant une responsabilité particulière.Il ne suffit pas de demander que le système soit verrouillé à partir de demain.Il faut également savoir : ce qui s’est passé hier. Si des écritures ont été supprimées, pourquoi ? Si elles ont été rétablies, pourquoi ? Si des dates ont été modifiées, par qui ? Si les différences avec NAVISION sont purement techniques, qu’on le démontre.Si elles révèlent des négligences, qu’on les corrige. Et si certaines manipulations étaient frauduleuses…que leurs auteurs répondent devant la justice.
MA CONCLUSION
La RDC cherche désespérément des milliards pour financer : les routes,les écoles, les hôpitaux, l’armée, l’électricité, les salaires, et le développement. Nous négocions avec le FMI.Nous recherchons des investisseurs. Nous augmentons certains impôts. Nous demandons aux contribuables de payer. Mais avant de demander toujours davantage au citoyen, l’État doit pouvoir lui garantir une chose élémentaire :chaque franc payé doit pouvoir être suivi jusqu’au Trésor. Pas approximativement.Pas politiquement. Pas manuellement. Informatiquement, comptablement et irréversiblement. La digitalisation des finances publiques n’a de sens que si elle rend la fraude plus difficile, la manipulation détectable et la responsabilité identifiable. Sinon, nous aurons simplement remplacé les vieux registres poussiéreux par des écrans modernes…sans fermer les anciennes portes du coulage des recettes. Et je terminerai par cette question : si l’État ne peut pas garantir l’intégrité de la base de données qui lui dit combien d’argent il a encaissé, comment peut-il garantir l’intégrité de ses finances publiques ? Voilà pourquoi l’affaire ISYS-RÉGIES dépasse largement l’informatique. C’est désormais une question de sécurité financière nationale.
CLBB





