En République démocratique du Congo, le mot « dialogue » a toujours porté en lui une promesse et une menace. Promesse d’apaisement dans un pays fracturé par des décennies de crises politiques et sécuritaires ; menace d’un éternel recommencement, où les concertations se succèdent sans jamais solder les contentieux de fond. Début 2026, le débat refait surface avec une acuité particulière, révélant une classe politique profondément divisée sur la méthode, le calendrier et les acteurs d’un éventuel dialogue national inclusif.
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Tshisekedi, la ligne institutionnelle
Du côté du pouvoir, Félix Tshisekedi campe sur une position de principe. Le chef de l’État assume un dialogue conduit exclusivement par les institutions issues du suffrage universel, organisé sur le sol congolais, sans remise en cause des résultats des élections de décembre 2023. Une ligne rouge est clairement tracée : l’exclusion de toute personne impliquée dans des crimes contre les populations de l’Est. Pour le président, il s’agit moins d’ouvrir une nouvelle transition politique que de consolider un ordre institutionnel qu’il juge légitime.
Cette posture, présentée comme un gage de souveraineté et de fermeté républicaine, est cependant perçue par ses détracteurs comme une manière de baliser le terrain, voire de verrouiller le débat avant même son ouverture.
Fayulu et Katumbi : l’inclusivité comme impératif
Martin Fayulu, figure emblématique de l’opposition, ne mâche pas ses mots. Pour lui, refuser un dialogue national inclusif revient à « refuser la paix » et à « prolonger la crise ». Dans un registre presque historique, il invoque le peuple comme acteur central de toute transformation politique : « L’histoire ne se fait jamais sans lui », martèle-t-il, assignant à la classe dirigeante une « lourde responsabilité politique » en cas d’échec.
Même tonalité chez Moïse Katumbi et son parti, Ensemble pour la République, qui rejettent les conditions posées par Félix Tshisekedi. Exilé, l’ancien gouverneur du Katanga place la crédibilité du dialogue dans les mains d’une médiation morale jugée neutre : le duo CENCO–ECC. Pour Ensemble, toute initiative excluant les confessions religieuses, à l’origine du Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble, serait vouée à l’échec. « On ne dialogue pas pour se conforter entre convaincus », insiste le parti, appelant à affronter les causes profondes de la crise congolaise.
Mukwege : pas de paix sans justice
Le prix Nobel de la paix Denis Mukwege, fidèle à son combat, déplace le centre de gravité du débat. Pour lui, la priorité absolue reste la souveraineté et l’intégrité territoriale de la RDC. Le dialogue, soutient-il, ne peut intervenir qu’après la cessation des hostilités. Engager des discussions sous la contrainte militaire reviendrait à fragiliser davantage l’État.
Surtout, Mukwege rappelle une constante de son discours : « Vous ne pouvez pas construire la paix sans justice ». Toute solution politique qui ignorerait les crimes commis contre les civils serait, selon lui, moralement et politiquement bancale.
Sessanga, Kambinga et la bataille des intentions
Du côté de l’ENVOL de Delly Sessanga, le rejet porte sur la méthode. Un dialogue « sous conditions » fixées unilatéralement risquerait, selon le parti, de se réduire à un exercice de communication, destiné à valider le statu quo. L’ENVOL se dit néanmoins prêt à participer à toute initiative sincère, inclusive et orientée vers des réformes structurelles.
À l’inverse, Germain Kambinga, leader du regroupement Le Centre, adopte un ton offensif. Il s’interroge sur les « motivations réelles » des acteurs qui s’opposent avec virulence aux conditions présidentielles, allant jusqu’à évoquer un possible alignement objectif avec des forces hostiles à la stabilité de la République. Un discours qui illustre la polarisation croissante du champ politique.
Sauvons la RDC, Matata et la société civile : entre prudence et mise en garde
À Bruxelles, la plateforme Sauvons la RDC, proche de Joseph Kabila, accuse Félix Tshisekedi d’avoir choisi « l’escalade au détriment des populations civiles et de la cohésion nationale ». Un acte politique jugé d’une « extrême gravité », appelant le peuple congolais à en tirer les conséquences dans le cadre constitutionnel.
Plus nuancé, le regroupement LGD et Alliés de Matata Ponyo regrette la sélectivité du schéma proposé par le chef de l’État, tout en appelant à la patience et à la sagesse. Pour cette plateforme, le chemin vers un consensus passe par le croisement des cahiers des charges des différentes parties, au nom de l’objectif supérieur : la paix, la réunification du pays et le retour à la normalité institutionnelle.
Enfin, la société civile, par la voix de Jean-Claude Katende (ASADHO), met en garde contre les illusions : certaines conditions présidentielles sont jugées irréalisables, et le dialogue ne saurait être une « blanchisserie » destinée à recycler des acteurs discrédités. « Le peuple a l’œil ouvert », prévient-il.
Au-delà des postures et des communiqués, le débat sur le dialogue inclusif révèle une vérité plus profonde : en RDC, la paix ne se décrète pas, elle se négocie mais encore faut-il s’accorder sur qui négocie, avec qui, et à quelles conditions. Entre souveraineté revendiquée, inclusivité exigée et justice réclamée, le dialogue congolais demeure, pour l’heure, un horizon plus qu’une réalité.
NGK





