Une Tribune de l’Abbé José MPUNDU Prêtre de l’archidiocèse de Kinshasa Psychologue clinicien
Introduction
En ce début de l’année 2026, je tiens à présenter à tous mes compatriotes, particulièrement à ceux et celles qui vont lire cette proposition, une bonne année pleine d’amour, de paix, de joie et de bonne santé. Au regard de la crise dans laquelle nous sommes plongés depuis des siècles, une crise qui s’est aggravée prenant une forme tragique et dramatique de guerre par procuration nous menée par ceux qui se considèrent comme les « maîtres du monde » à travers leurs proxys, une guerre de basse intensité, je propose comme une voie possible de sortie un dialogue par palier.
Dans les lignes qui suivent, je vais d’abord parler de la manière dont je perçois la crise congolaise qui en définitive n’est autre qu’une crise fondamentalement anthropologique. Ensuite, je vais expliciter ma vision du dialogue en répondant aux questions capitales pour tout dialogue : qui dialogue avec qui ? pour se dire quoi ? pour quelle finalité ? Enfin, je vais développer ce que j’entends par un dialogue par palier qui consiste à procéder étape par étape, d’une manière séquentielle pour ne pas tout mélanger et mettre tout dans le même sac. Cette réflexion, je la considère comme le cadeau de bonne année que j’offre à tous mes compatriotes et à nos dirigeants politiques et ecclésiastiques.
1. Crise congolaise : crise fondamentalement anthropologique.
La crise que traverse aujourd’hui la République Démocratique du Congo, et avec elle, l’ensemble de la région des Grands Lacs, est une crise d’une nature particulière. Elle n’est pas seulement sécuritaire, ni uniquement politique, encore moins strictement institutionnelle. Elle est tout cela à la fois : superposée, entremêlée, parfois contradictoire. Face à une telle complexité, les réponses simples deviennent dangereuses et les postures rigides finissent par produire l’effet inverse de celui recherché.Mais au regard de notre histoire récente et lointaine, tout me porte à croire que cette crise ne peut être comprise si l’on s’en tient à ses manifestations visibles. Car ce que nous vivons est, fondamentalement, une crise anthropologique, c’est-à-dire une crise de l’homme lui-même. En effet, c’est l’homme congolais — et, au-delà, l’homme africain — qui est en crise pour avoir perdu ses repères d’humanité.C’est l’être humain que nous sommes qui est blessé dans ce qu’il a de plus essentiel.Cette blessure se manifeste notamment par le primat de l’avoir sur l’être, par l’adoration du “Dieu Mammon”, par la recherche effrénée du pouvoir et de la richesse comme finalité ultime. Là où l’homme devrait être reconnu comme une fin, il est devenu un moyen, voire même une chose. Là où l’être humain devrait être comme un semblable, un frère ou une sœur, il est trop souvent perçu comme un rival, voire comme un ennemi à abattre, à éliminer. Cette crise ne remonte à il y a trois décennies comme nous l’entendons souvent dire dans un certain narratif devenu comme une rengaine. Une juste lecture de l’histoire de notre pays et celle de l’Afrique noire nous fera comprendre que la crise remonte à l’époque de la traite négrière en passant par la colonisation et se poursuit avec la néo-colonisation. Vendre un être humain pour servir d’outil de travail c’est le considérer comme une bête de somme. Tel a été notre sort durant la traite négrière. Souvenons-nous de l’époque où le colonisateur blanc appelait l’homme noir « musendji » ce qui signifie « un singe ». A ce sujet, j’aimerais raconter une petite anecdote vécue. Pendant mon séjour estudiantin en Belgique, j’étais vicaire dominical dans une paroisse. Un dimanche, au cours d’un repas dans une famille belge qui m’avait invité, un des enfants, tout petit, me pose la question suivante : « José est-ce que chez vous, vous habitez aussi dans des maisons ? ». « Oui », lui répondis-je. Je lui demande pourquoi il me posait cette question. Il me répond : « Moi je croyais que vous habitiez dans des arbres ». C’est l’image que ce petit enfant blanc avait de l’homme noir : un singe qui vit dans les arbres. Il est bien entendu évident que cette crise a pris une grande ampleur depuis trois décennies avec une forme de guerre ouverte, une guerre par procuration, une guerre de basse intensité que continue à nous mener les néo-colons à travers leurs proxys Rwandais, Ougandais et autres. Retenons ici une leçon essentielle : aucune réforme politique ou institutionnelle ne portera de fruits durables si l’homme lui-même demeure blessé dans son humanité.2. Dialogue comme voie de sortie de la criseSi donc c’est l’homme qui est en crise, il importe de réaliser qu’il ne s’en sortira que s’il consent à dialoguer d’abord avec lui-même avant de dialoguer avec les autres. On ne construit pas la paix avec un cœur en guerre. On ne refonde pas une nation avec des consciences qui refusent de se regarder en face. Le dialogue véritable n’est pas seulement un rendez-vous politique. Il est une démarche de vérité, de conversion et de responsabilité.Débat actuel autour du dialogue. Le débat actuel autour du dialogue national n’aboutit trop souvent qu’à une impasse. Nous nous trouvons face à des positions diamétralement opposées. Et il devient difficile de résoudre la crise dans ce qu’elle met fondamentalement en cause : notre commune humanité. Lorsque le dialogue se transforme en affrontement masqué, il cesse d’être un lieu de rencontre et devient un prolongement du conflit par d’autres moyens, une guerre qui ne dit pas son nom. D’un côté, nous avons des congolais qui expriment une aspiration profonde à une concertation nationale. Cette aspiration est portée notamment par certaines confessions religieuses, des plateformes politiques et de la société civile. Pour ces compatriotes, le dialogue inclusif est présenté comme l’unique antidote aux fractures accumulées. Et ces fractures sont réelles. Elles sont nourries par des frustrations profondes, notamment en rapport avec un partage jugé déséquilibré de l’avoir et du pouvoir. Mais une relecture honnête de notre histoire récente nous montre que la plupart des dialogues que nous avons connus ont souvent abouti à un partage du pouvoir — et donc de l’avoir — sans transformation réelle des mentalités ni des structures. On faisait la même chose avec d’autres acteurs. Ce qu’un vieux politicien congolais, Monsieur Mungul Diaka, a si bien exprimé à l’entrée de l’AFDL, en disant : « On a changé de chauffeur mais pas le véhicule qui est en panne, sur une crique » (Mungul Diaka, 1997).
En d’autres termes, le système reste, se maintient, mais avec d’autres acteurs qui refont la même chose si pas pire qu’avant. Et ici se pose une question cruciale, qu’il faut avoir le courage de se poser : « à quoi servent des élections très coûteuses, par ailleurs, lorsque, avant même le prochain cycle, on doit encore dialoguer pour se partager le pouvoir ? »De l’autre côté, particulièrement dans le camp du pouvoir en place et de ses défenseurs, nous observons une attitude de réserve et de prudence, parfois perçue comme une fermeture voire même un rejet, au nom de la préservation de la souveraineté de l’État et de la légitimité des institutions issues des urnes. Et là aussi, disons-le avec lucidité : ce pouvoir craint de perdre ou d’être contraint de partager un pouvoir acquis par des élections souvent contestées et remises en question. Entre ces deux postures, la Nation semble suspendue, comme si dialoguer menaçait le pouvoir et comme si ne pas dialoguer menaçait l’existence même du vivre-ensemble national.
Or, peut-être que la véritable sortie de crise ne réside pas dans ce choix binaire.Trois questions fondamentales sur le dialogueLorsqu’on parle du dialogue, il est indispensable de se poser trois questions fondamentales : 1) qui dialogue avec qui ? 2) de quoi va-t-on parler dans ce dialogue ? 3) et surtout, pour quelle finalité dialogue-t-on ? Car un dialogue sans clarté sur ses acteurs, son contenu et ses objectifs est voué soit à tourner en rond, soit à servir des agendas inavoués, cachés.À la première question, concernant les acteurs du dialogue, il convient de distinguer deux niveaux. Il y a d’abord le niveau personnel : chaque congolais est appelé à dialoguer avec lui-même, à retrouver ses repères d’humanité, à se remettre en question. Chaque congolais devrait se mettre à l’écoute de ses sentiments et de ses besoins ainsi que de ses demandes. Chaque congolais devrait écouter ce qui est vivant en lui. Ici, c’est l’occasion pour chacun et chacune de prendre conscience de sa part de responsabilité dans la crise que connait le pays. A ce niveau-ci, chacun procède à un dialogue intérieur. Celui-ci exige de chacun et chacune de nous un temps de silence, un temps de retraite personnelle pour faire la rencontre la plus merveilleuse qui nous soit donnée de faire qui est la rencontre avec nous-même. Il y a ensuite le niveau collectif : une fois ce travail intérieur amorcé, le dialogue avec les autres devient possible, dans une écoute mutuelle des besoins, des attentes et des souffrances, sans exclusion ni discrimination. Nous sommes ici en plein dans le dialogue social qui doit se faire en recourant à la communication non-violente ou bienveillante. Ce dialogue social exige de chacun et chacune de nous de cultiver l’empathie c’est-à-dire cette capacité de se mettre à l’écoute de l’autre sans jugement ni condamnation, une écoute avec le cœur pour comprendre ce qui est vivant dans l’autre à savoir ses sentiments et ses besoins et pour recevoir les demandes de l’autre. Il exige aussi de chacun et chacune de nous d’apprendre à nous exprimer avec sincérité en disant à l’autre ce que nous ressentons, en lui parlant de nos besoins et en formulant nos demandes qui ne doivent pas être des exigences. À la deuxième question, celle du contenu du dialogue, il faut revenir aux six interrogations fondamentales suivantes : 1) Qui sommes-nous ? Il s’agit ici de s’interroger non seulement sur notre identité culturelle mis sur notre nature humaine. La vraie question ici est celle de savoir si nous sommes encore des êtres humains au regard de tout ce que nous sommes en train de vivre et d’observer comme bestialité, animalité dans le traitement que nous nous infligeons à nous-même et aux autres ? 2) D’où venons-nous ? Nous devons connaître notre histoire tant personnelle que collective. Nous avons une histoire très riche. Nous devons connaître l’histoire de nos empires, de nos royaumes et de tous ceux qui ont marqué cette histoire avec leur lutte pour la souveraineté, pour l’indépendance réelle. Nous devons connaître l’histoire de Lumumba, de Simon Kimbangu, de Kimpa Vita, etc. 3) Où sommes-nous ? Il s’agit ici de faire une analyse critique sans complaisance de notre situation actuelle dans ce qui va et dans ce qui ne va pas. Nous devons parler de notre responsabilité tant individuelle que collective en rapport avec la misère dans laquelle nous vivons sur tous les plans. Nous devons sortir de la recherche des boucs-émissaires pour assumer nos responsabilités, celle de chacun et chacune d’entre nous et celle de nous tous comme peuple. Nous devons prendre conscience de la vraie nature de nos problèmes et des causes profondes de ce que nous vivons comme désastre. 4) Où allons-nous ? Ici, il est question de voir les conséquences de ce que nous vivons aujourd’hui. A quoi cela nous amène ? 5) Où voulons-nous aller ? Ici, il s’agit de projeter notre avenir et d’élaborer un projet collectif de notre vivre-ensemble de demain. La question est de savoir quel est le Congo que nous voulons bâtir ensemble. Quel est le Congo dont nous rêvons ? 6) Comment et que faire pour y arriver ? Il s’agit ici de la planification, de la programmation des actions à réaliser pour que ce Congo de nos rêves devienne une réalité. Qui va faire quoi ? avec qui ? avec quoi ? comment ? quand ? et où ? Dans le partage pas du pouvoir mais plutôt des responsabilités ou des tâches, on n’aura pas nécessairement besoin de recourir aux élections comme par le passé étant donné que celles-ci ont montré leurs limites avec le cortège de contestations et des violences qu’elles ont toujours suscité chez nous. Mais on trouvera d’autres procédures à inventer qui tiennent compte des compétences, des qualités, des valeurs de ceux et celles à qui on veut confier des charges, des responsabilités pour le bien de la communauté nationale. Retenons-le : sans ce travail de lucidité collective, nous continuerons à gérer des crises au lieu de refonder une nation.Quant à la troisième question celle qui touche à la finalité, la réponse est claire : il s’agit de nous mettre d’accord sur les principes fondamentaux sur lesquels nous voulons bâtir notre vivre-ensemble : une nation réellement souveraine, libre et unie. Une nation plus humaine et plus fraternelle, où la justice et la paix ne sont pas de simples mots, mais des réalités vécues. Une nation où l’homme est au centre de tout et où l’homme n’est plus un loup pour l’homme.3. Dialogue par palier Dans cette perspective d’un dialogue comme voie possible de sortie de la crise congolaise, la réflexion actuelle sur un dialogue par palier peut être comprise non comme une manœuvre tactique, mais comme une démarche de sagesse. Car tout dialogue n’est pas de même nature. Tout acteur n’est pas appelé à la même table, au même moment, pour les mêmes raisons. La confusion actuelle vient précisément du fait que l’on a voulu traiter des problèmes de registres différents dans un même espace, avec les mêmes mots et les mêmes symboles. On a politisé la guerre et militarisé le débat politique.Un dialogue par palier permettrait, au contraire, de réintroduire de la hiérarchie là où règnent l’empilement et la confusion. Il reconnaîtrait cette vérité difficile mais incontournable : la crise congolaise n’est pas un bloc, mais une succession de strates. Certaines relèvent de l’urgence sécuritaire, d’autres de la gouvernance, d’autres encore de la cohésion nationale et de la confiance entre gouvernants et gouvernés. Les traiter simultanément, avec les mêmes acteurs et sous la même bannière, revient à brouiller les responsabilités et à affaiblir l’État que l’on prétend renforcer.En fin de compte, ce dialogue ne peut avoir pour finalité un simple partage du pouvoir. Il doit viser la réconciliation du Congolais avec lui-même, avec les autres et avec son environnement. Car la paix durable ne naîtra ni de la seule force ni de simples arrangements institutionnels. Elle naîtra d’un sursaut d’humanité, d’une conversion intérieure et collective, d’un retour à l’essentiel : remettre l’être à la première place et replacer l’avoir à sa juste place, celle de moyen.C’est à ce prix seulement que le Congo pourra espérer sortir de la crise non par des compromis fragiles, mais par une démarche de réconciliation en vue de la refondation véritable, durable et humaine de la Nation.En guise de conclusionJe viens de faire une proposition pour une sortie possible de la crise que nous connaissons depuis des siècles et qui s’est aggravée depuis trois décennies. Une proposition n’est pas une parole d’évangile ni un dogme auquel on doit adhérer sans discussion. Une proposition est livrée au public pour engager un débat, un échange. Elle est appelée à être enrichie par les apports des uns et des autres. Le plus important, en définitive, c’est le fait que cette proposition puisse nous inviter à nous mettre, tous et toutes, dans une attitude de réflexion fondée sur la raison critique et non sur l’émotion. Au-delà de la réflexion que nous voulons susciter, notre objectif final est de nous pousser à une action à la fois personnelle et collective pour la refondation de notre nation que nous voulons véritablement souveraine, libre et unie pour la prospérité de tous dans un vivre-ensemble fraternel et pacifique. Que chacun de nous puisse s’engager dans cette double démarche de réflexion et d’action pour bâtir ensemble un AUTRE CONGO, une AUTRE AFRIQUE, un AUTRE MONDE, fondé sur le PRIMAT DE L’ETRE, DE L’HOMME, DE L’AMOUR ! A nous tous et à nous toutes qui aspirons à la paix pour notre pays, pour notre continent et pour le monde, je propose que nous prenions le temps de méditer sur ce riche texte d’Athénagoras, Patriarche de Constantinople, intitulé : Une guerre qui mène à la paixIl faut mener la guerre la plus dure qui est la guerre contre soi-même.Il faut arriver à se désarmer.J’ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible.Mais je suis désarmé.Je n’ai plus peur de rien, car l’Amour chasse la peur.Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses.J’accueille et je partage. Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets. Si l’on m’en présente de meilleurs, ou plutôt non, pas meilleurs, mais bons, j’accepte sans regrets. J’ai renoncé au comparatif. Ce qui est bon, vrai, réel est toujours pour moi le meilleur.C’est pourquoi, je n’ai plus peur. Quand on n’a plus rien, on n’a plus peur.Si l’on désarme, si l’on se dépossède, si l’on s’ouvre au Dieu Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors, lui efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible.AthénagorasPatriarche de Constantinople
Fait à Kinshasa, le 10 janvier 2026Abbé José MPUNDU, Prêtre de l’archidiocèse de Kinshasa Psychologue clinicien Tél. : +243818133765/+243856467887/+243997030932Adresse électronique : [email protected]


