Sandrine Blanchard | Shebnam von Hein | Avec agences
Alors que la répression brutale et meurtrière d’Iraniens se poursuit, les manifestations en Iran pourraient influer sur la politique mondiale. Explications.
En Iran, la répression brutale du mouvement de protestation contre le gouvernement aurait déjà fait 2 000 morts depuis le 28 décembre, d’après des organisations de défense des droits humains.
Plusieurs milliers de manifestants ont aussi été arrêtés. Amnesty International et d’autres structures de défense des droits humains en lien avec la famille d’une des personnes incarcérées craignent que ce jeune homme de 26 ans, Erfan Soltani, ne soit exécuté dès ce mercredi.
La justice iranienne a promis des procès « rapides » et les défenseurs des droits humains alertent sur les risques d’un recours massif à la peine de mort.
Donald Trump a assuré que les Etats-Unis agiraient « de manière très forte » si les autorités iraniennes exécutaient les manifestants arrêtés. De son côté, Téhéran accuse Washington de chercher un « prétexte » pour intervenir militairement et renverser le pouvoir iranien.

Les Nations unies ont fait part de leur « horreur » face à cette violence étatique. Les autorités ont aussi coupé internet et le réseau téléphonique dans l’ensemble du pays. L’Union européenne condamne aussi la violence employée par le gouvernement iranien contre sa population.
Plusieurs pays, dont l’Italie ou l’Allemagne, ont convoqué les ambassadeurs iraniens en poste sur leur territoire pour leur demander des explications. Le chancelier allemand Friedrich Merz estime pour sa part que le régime des mollahs est entré dans « ses derniers jours ou ses dernières semaines ».
La Russie, soutien de l’Iran, condamne quant à elle ce qu’elle qualifie « d’interférence externe subversive » dans les affaires internes de la République islamique.
Un carrefour géostratégique
En raison de sa position géopolitique sur l’un des principaux goulets d’étranglement mondiaux pour le commerce de l’énergie, le détroit d’Ormuz dans le golfe Persique, ainsi que de ses énormes réserves de pétrole et de gaz, de ses ambitions politiques et de son programme nucléaire, l’Iran est considéré comme un acteur central au Moyen-Orient.
Ce pays à majorité chiite d’environ 93 millions d’habitants est depuis deux semaines le théâtre de manifestations nationales déclenchées à l’origine par la crise économique et qui se sont depuis transformées en un soulèvement populaire contre le régime de Téhéran.
Officiellement, le système de pouvoir autoritaire de la République islamique rend ses ennemis extérieurs, notamment les Etats-Unis et Israël, responsables des protestations.
Pourtant, il semble plus facile pour les dirigeants de négocier avec les Etats-Unis que d’entamer un dialogue avec leur propre population.

Iran-USA
Le président américain Donald Trump a déclaré le dimanche (11.01.26) que l’Iran était prêt à entamer des négociations avec les Etats-Unis.
Depuis la révolution islamique de 1979 et l’occupation de l’ambassade américaine à Téhéran peu après, l’Iran et les Etats-Unis n’entretiennent plus de relations diplomatiques.
Les deux pays font circuler des stéréotypes sur « l’ennemi » du camp adverse, ils prennent des sanctions, leurs relations sont marquées par des tensions en matière de politique de sécurité et au sujet du programme nucléaire iranien.
Risque de guerre en Iran ?
Ces derniers jours, Donald Trump a menacé à plusieurs reprises l’Iran d’une intervention militaire américaine si les forces de sécurité iraniennes réprimaient violemment les manifestants à travers le pays.
Pourtant, le régime iranien espère que la brutalité avec laquelle les manifestants ont été réprimés restera cachée au monde.
Internet et presque toute forme de communication avec le monde extérieur sont coupés depuis le 9 janvier.
La télévision d’Etat iranienne, qui qualifie dans ses reportages les manifestants de terroristes, montre depuis dimanche de plus en plus d’images de morgues remplies de corps de manifestants tués par les forces de sécurité.
Parallèlement, les familles sont mises en garde contre la participation de leurs enfants aux actions de protestation qui seraient menées par des terroristes.
La République islamique d’Iran n’aspire pas à la guerre, a déclaré le ministère iranien des Affaires étrangères, mais elle y est parfaitement préparée.
Risque de durcissement
« Le débat sur les éventuelles décisions de Donald Trump ou sur les actions militaires d’Israël contre l’Iran porte moins sur les intentions officiellement annoncées que sur les conséquences réelles de telles mesures sur la structure du pouvoir dans le pays », écrit Fatemeh Aman, interrogée par la DW.
Cette spécialiste de l’Iran et analyste du Moyen-Orient basée à Washington, qui travaille pour des groupes de réflexion américains renommés tels que le Middle East Institute et l’Atlantic Council, ajoute: « L’expérience montre que les pressions extérieures, en particulier lorsqu’elles n’entraînent pas le renversement rapide du gouvernement, n’ont pas nécessairement un effet affaiblissant et peuvent même parfois avoir l’effet inverse. Pour l’Iran, ce risque est particulièrement élevé ».
Une menace extérieure pourrait servir de prétexte pour durcir la situation sécuritaire, réprimer plus durement les protestataires et marginaliser les conflits internes au sein de l’appareil du pouvoir.
« Le président Trump a montré à plusieurs reprises qu’il plaçait les intérêts américains tangibles au-dessus de toute autre considération », déclare Fatemeh Aman.

Le président des Etats-Unis n’est pas intéressé par des projets coûteux sans conclusion claire et préfère généralement ne pas s’engager dans des guerres de longue durée, ajoute l’analyste.
Dans ce contexte, l’objectif principal pourrait être de changer le comportement de la République islamique, et pas nécessairement le régime lui-même.
Cet objectif peut être poursuivi par la pression, les sanctions et les menaces, mais pas par une guerre généralisée.
Une guerre à grande échelle entre les Etats-Unis et l’Iran, même si elle n’aboutissait pas directement à un changement de régime, aurait des répercussions immédiates sur les pays voisins.
« Il s’agit notamment d’un approvisionnement énergétique instable, d’une insécurité croissante, de pressions économiques considérables ainsi que du risque d’une nouvelle extension des conflits par procuration. »
« En conséquence, il ne faut pas s’attendre à un large soutien pour une guerre à grande échelle dans la région pour le moment », croit savoir Fatemeh Aman.
Inquiétudes pour la stabilité dans le Golfe Persique
Les pays arabes voisins du Golfe Persique ne sont certes pas considérés comme des alliés de la République islamique, mais ils ont tout intérêt à la stabilité régionale et à la prévention d’une escalade militaire.
Une attaque contre l’Iran comporte le risque que Téhéran réagisse en attaquant les bases militaires américaines dans la région, qui se comptent par dizaines dans les pays voisins.
« Avant les événements actuels, les Etats du Conseil de coopération du Golfe avaient décidé de reconnaître la République islamique comme une réalité politique avec laquelle il fallait composer », explique Farzan Sabet, expert politique spécialisé dans les sanctions économiques et la sécurité au Moyen-Orient au Global Governance Centre du Geneva Graduate Institute, dans un entretien avec la DW :
« Plus tard, après les événements de 2019, ils ont commencé à développer leur propre force militaire et à approfondir leurs relations stratégiques avec des alliés. »
« En même temps, ils voulaient faire avancer la diplomatie et réduire les tensions avec l’Iran ».
Le problème nucléaire
« Je pense qu’ils sont fatigués d’être battus par les Etats-Unis », a déclaré Donald Trump aux journalistes dimanche à bord de son avion Air Force One. Le président américain a ajouté que son gouvernement était en train de discuter d’une éventuelle rencontre entre les deux parties.
Les Etats-Unis exigent de l’Iran qu’il cesse complètement d’enrichir de l’uranium pour son programme nucléaire.
L’Occident accuse Téhéran de chercher secrètement à construire une bombe atomique.
L’Iran le nie, mais a récemment enrichi de l’uranium jusqu’à 60 pour cent.
Le programme nucléaire iranien reste donc un point central d’achoppement entre la République islamique et l’Occident.

Tensions avec l’Arabie saoudite
La rivalité régionale entre le pouvoir chiite iranien et la famille royale sunnite d’Arabie saoudite pour la domination du Moyen-Orient, notamment en Syrie, en Irak et surtout au Yémen, a dégénéré en 2019 après que des raffineries de la compagnie pétrolière publique Saudi Aramco ont été attaquées par des drones et des missiles à Abqaiq et Khurais.
Les attaques ont temporairement réduit de moitié la production pétrolière saoudienne.
Les rebelles Houthi au Yémen, soutenus par l’Iran, ont été tenus pour responsables, même si Téhéran a nié toute implication directe.
Ces dernières années, l’Iran et l’Arabie saoudite ont entamé un rapprochement prudent avec la médiation de la Chine.
Ces deux pays sont considérés comme des partenaires commerciaux importants pour la Chine, qui a besoin de stabilité au Moyen-Orient pour assurer son approvisionnement énergétique.
Davantage de sanctions et de pressions politiques
Pour Pékin, qui n’a cessé d’étendre son influence au Proche-Orient et qui continue d’importer du pétrole iranien à bas prix malgré les sanctions américaines, les protestations et les nouvelles sanctions américaines ne sont pas une bonne nouvelle.
En tant qu’alliés de la République islamique, la Chine et la Russie ont vivement critiqué le mécanisme de « snapback » déclenché en septembre 2025 par les Etats-Unis et les pays de l’E3 (Allemagne, France et Grande-Bretagne) pour rétablir les sanctions de l’Onu contre Téhéran et l’ont rejeté comme étant juridiquement irrecevable.
Ces sanctions avaient été levées en 2015 dans le cadre de l’accord nucléaire JCPOA entre l’Iran et cinq puissances votantes plus l’Allemagne.
Sous la présidence de Donald Trump, les Etats-Unis se sont retirés unilatéralement en 2018, dans le but de parvenir à un meilleur accord. C’est l’objectif du président américain jusqu’à aujourd’hui.
Lundi 12 janvier, il a annoncé sur sa messagerie en ligne Truth Social que les pays faisant des affaires avec l’Iran se verraient désormais appliquer un taux de 25%.
Selon la base de données Trading Economics, les principaux partenaires commerciaux de l’Iran sont la Chine, la Turquie, les Emirats arabes unis et l’Irak.
La Chine a critiqué cette décision. La conviction des dirigeants chinois est qu’il n’y a pas de gagnant dans une guerre douanière, a répondu la porte-parole du ministère des Affaires étrangères à Pékin, Mao Ning, à une question sur les nouveaux droits de douane américains.
La Chine protégera résolument ses droits et intérêts légitimes, ajoute-t-il.
La Chine a d’ailleurs également critiqué l’intervention américaine au Venezuela.
Selon Kpler, une société de données et d’analyse qui fournit un aperçu en temps réel des marchés mondiaux des matières premières et du transport maritime, plus de la moitié des exportations vénézuéliennes de pétrole brut, soit un total de 768 000 barils par jour, étaient destinées à la Chine l’année dernière, ce qui représentait environ trois pour cent du total des importations chinoises de pétrole brut.
La Russie de Poutine soutient la République islamique
Le stratège en énergie et expert Umud Shokri de l’université George Mason à Fairfax, dans l’Etat de Virginie, pense que la Russie, sous la direction du président Vladimir Poutine, est l’entité qui pourrait le plus craindre un Iran libre et démocratique.
Dans un entretien avec la DW, il déclare: « La Russie a une grande influence sur le gouvernement actuel de la République islamique.
Si un gouvernement menaçant les intérêts de la Russie dans la région ou en matière de politique étrangère arrivait au pouvoir, un tel gouvernement serait indésirable pour Moscou ».
L’Iran fait partie des trois pays disposant des plus grandes réserves de pétrole au monde et possède en même temps le deuxième plus grand gisement de gaz naturel de la planète.
« Si l’Iran peut attirer les capitaux et la technologie nécessaires et récupérer sa part du marché de l’énergie dès que les sanctions seront levées, la part des autres pays exportateurs diminuera progressivement », estime Umud Shokri.
Néanmoins, le spécialiste en énergie pense qu’un gouvernement stable et démocratiquement élu par le peuple à Téhéran pourrait être dans l’intérêt de tous les autres pays de la région.
Cela signifierait la fin de la politique étrangère interventionniste de la République islamique d’Iran, qui affecte tous les pays de la région, bon gré mal gré.
Avec DW




