Pendant des années, on nous a répété la même histoire.
La République démocratique du Congo serait menacée principalement par la balkanisation : un vaste projet extérieur visant à fragmenter notre territoire, à arracher l’Est du pays, à transformer la RDC en puzzle géopolitique au profit d’intérêts étrangers et régionaux.
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Cette menace existe. Elle n’a jamais cessé d’exister.
Mais voilà qu’un autre mot surgit brutalement dans le débat national : la “soudanisation” du Congo.
Et si le plus grand danger pour la RDC n’était plus seulement dehors ?
Et si, plus grave encore, il commençait désormais de l’intérieur ?
Voilà toute la portée politique — et potentiellement historique — du message de Joseph Kabila.
Car il ne parle plus seulement d’une menace venue du Rwanda, du M23 ou des convoitises minières internationales. Il introduit une autre peur : celle d’un État qui s’effondre par ses propres contradictions.
Et cela change tout.
La balkanisation est une agression extérieure.
La soudanisation, elle, est un suicide institutionnel.
Dans le premier cas, un ennemi cherche à vous détruire.
Dans le second, vous commencez à vous détruire vous-même.
Un pays ne meurt pas uniquement parce qu’il est attaqué.
Il peut aussi mourir parce que ses institutions cessent de fonctionner, parce que sa Constitution devient un simple chiffon politique, parce que les règles communes ne sont plus respectées par ceux-là mêmes qui devraient les protéger.
C’est ici que le débat devient infiniment plus grave qu’un simple affrontement majorité-opposition.
Aujourd’hui, deux visions du pays s’opposent frontalement.
D’un côté, l’appel à un dialogue national inclusif porté notamment par la CENCO et l’ECC, soutenu par une partie de l’opposition, qui considère que le pays traverse une crise politique profonde nécessitant un nouveau consensus national.
De l’autre, une majorité au pouvoir regroupée au sein de l’Union sacrée qui estime que le changement de Constitution ou des réformes institutionnelles profondes seraient nécessaires pour adapter le pays à ses réalités nouvelles.
Et au milieu de ce bras de fer surgit Joseph Kabila avec un message lourd de sous-entendus :
Attention. Le Congo pourrait ne pas exploser par invasion… mais imploser de l’intérieur.
Le mot est terrible.
Parce qu’il renvoie à des pays où l’État a progressivement cessé d’exister.
Soudan.
Somalie.
Haiti.
Dans ces pays, ce n’est pas un jour précis qui a marqué la catastrophe.
Le drame s’est installé lentement.
Un peu de fragilité institutionnelle.
Un peu de crise de légitimité.
Un peu de violence politique.
Un peu de méfiance entre communautés.
Puis, un jour, le centre ne gouverne plus vraiment.
Et le pays devient une fiction administrative.
Mais il faut être rigoureux.
Dire cela ne signifie pas automatiquement que Joseph Kabila prépare une partition du pays.
L’analyse sérieuse interdit les raccourcis faciles.
Cependant, une vérité dérangeante doit être dite :
les pays se fracturent toujours mentalement avant de se fracturer territorialement.
Avant toute partition réelle, il y a toujours une partition psychologique.
On commence par entendre :
« Nous ne vivons plus dans le même pays. »
Puis :
« Kinshasa ne comprend plus nos réalités. »
Puis :
« Le contrat national est devenu impossible. »
Et finalement :
« Peut-être faut-il repenser le vivre-ensemble. »
L’histoire du monde est implacable.
La dislocation de la Yougoslavie n’a pas commencé avec les armes.
Elle a commencé avec les mots.
Avec des récits opposés.
Avec des imaginaires incompatibles.
Avec des peuples qui ont cessé de croire au destin commun.
Voilà pourquoi le débat actuel est extraordinairement dangereux.
Car pendant qu’un camp parle de réforme constitutionnelle, l’autre parle d’effondrement de l’État.
Pendant qu’un camp parle de changement, l’autre parle de survie nationale.
Et lorsqu’un débat politique devient un débat existentiel, les compromis deviennent presque impossibles.
Le vrai danger pour la RDC n’est peut-être pas encore la balkanisation.
Il n’est peut-être même pas encore la soudanisation.
Le vrai danger pourrait être plus silencieux :
la destruction progressive de l’idée même de Congo.
Car une nation ne meurt pas d’abord sur la carte.
Elle commence à mourir lorsque ses enfants cessent de croire au projet commun.
Et cela, chers compatriotes, devrait nous faire tous réfléchir.
Très sérieusement réfléchir.
CLBB





