Dans un entretien dense et offensif accordé au média belge La Libre Belgique, Joseph Kabila signe un retour politique aussi calculé que percutant. Depuis Goma, ville hautement stratégique de l’Est congolais, l’ancien président dresse un réquisitoire implacable contre le régime de Félix Tshisekedi, qu’il accuse de dérives institutionnelles, d’échecs sécuritaires et de confiscation du pouvoir.
Dès les premières lignes de cet échange, le ton est donné. Kabila assume sa présence dans une zone sous tension et balaie toute polémique : « Goma, c’est chez moi », affirme-t-il, revendiquant une légitimité territoriale autant que politique. Loin de se cantonner à une posture défensive, il se présente en acteur de cohésion nationale, déterminé à dialoguer avec toutes les composantes du pays dans une quête affichée de paix.
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Mais derrière cette posture rassembleuse se cache une attaque méthodique contre l’architecture du pouvoir actuel. Kabila évoque une rupture consommée avec Félix Tshisekedi, revenant sur l’accord politique de 2019 conclu entre sa famille politique et la plateforme CACH. Selon lui, cet arrangement, pourtant central à la stabilité institutionnelle de l’époque, aurait été trahi dès ses débuts par le camp présidentiel. « Il n’en reste qu’une seule copie, et je l’ai gardée », lâche-t-il, dans une formule lourde de sous-entendus.
Au cœur de son offensive, la question constitutionnelle apparaît comme une ligne de fracture majeure. Kabila se pose en gardien inflexible de la Constitution de 2006, qu’il qualifie implicitement de socle intangible. Toute tentative de révision est, à ses yeux, un « tripatouillage dangereux », révélateur d’une volonté de confiscation durable du pouvoir. Il renverse ainsi l’accusation : ce ne serait pas la Constitution qui pose problème, mais son non-respect par un « petit clan » dirigeant.
Dans ce jeu de miroirs accusatoires, Félix Tshisekedi est directement mis en cause. Kabila l’accuse de piétiner les principes fondamentaux de l’État de droit, tout en cherchant à redessiner les règles du jeu institutionnel à son avantage. Une critique d’autant plus tranchante qu’elle s’accompagne d’un rejet catégorique de toute perspective de modification des limitations de mandat, qu’il dissocie soigneusement de son propre avenir politique.
Mais c’est sur le terrain sécuritaire que l’ancien chef de l’État se montre le plus sévère. Dressant un bilan sombre des années écoulées depuis 2019, il évoque le retour d’armées étrangères, l’embrasement de l’Ituri et une recrudescence des violences à l’Est. Autant de signes, selon lui, d’une régression inquiétante, contrastant avec la situation qu’il affirme avoir laissée à son départ du pouvoir.
Kabila pousse plus loin l’analyse en agitant le spectre d’une « soudanisation » de la RDC, préférant ce terme à celui, plus couramment évoqué, de balkanisation. Une mise en garde lourde de sens, qui traduit la crainte d’un effondrement progressif de l’État sous l’effet conjugué des crises politiques et sécuritaires.
Dans ce contexte, son appel à la mobilisation prend une dimension particulièrement sensible. Invoquant l’article 64 de la Constitution, il appelle les Congolais, tant de l’intérieur que de la diaspora, à résister à ce qu’il qualifie de « tyrannie ». Une prise de position qui, dans le climat actuel, pourrait contribuer à durcir davantage les lignes de fracture politiques.
L’ancien président n’épargne pas non plus les partenaires internationaux, notamment la Belgique, qu’il accuse de se discréditer en soutenant, selon lui, le régime en place. Une critique inhabituelle, tempérée toutefois par un hommage à certains segments de la justice belge engagés sur des dossiers sensibles liés à la RDC.
Sur le plan interne, Kabila tente également de désamorcer toute lecture régionaliste de la crise. Interrogé sur les tensions au Katanga, il insiste sur le caractère national du malaise, rejetant toute tentation sécessionniste tout en reconnaissant le rôle stratégique de cette région dans l’équilibre politique du pays.
En filigrane, c’est un véritable projet de refondation politique qu’il esquisse. Pour Kabila, le problème congolais dépasse les individus : il réside dans un système qu’il juge à bout de souffle. D’où son appel à un « balayage » profond de la classe politique, passant notamment par de nouveaux mécanismes de sélection des dirigeants, comme des primaires.
Cette sortie médiatique, rare et soigneusement calibrée, marque un tournant. En reprenant la parole depuis Goma, Joseph Kabila ne se contente pas de commenter l’actualité : il se repositionne clairement au cœur du jeu politique congolais. Entre mise en accusation du pouvoir, appel à la mobilisation et esquisse d’alternative, l’ancien président relance une bataille politique dont l’issue reste, plus que jamais, incertaine.
NGK





