RDC: Homélie prononcée à l’occasion de la messe du 31e anniversaire de la Marche de l’Espoir par l’abbé José Mpundu

Chaque 16 février, les chrétiens catholiques et les congolais commémorent la journée des Martyrs de la marche de l’espoir organisée pour réclamer la réouverture de la conférence nationale fermée en 1992 par le régime dictatorial de Mobutu. Parmi les meneurs de ce mouvement figurait l’abbé José Mpundu du groupe de pression Amos qui a pris la parole lors de son homélie le vendredi 16 février dernier à la paroisse Sacré coeur de la Gombe dont voici la quintessence.

Textes : Ap 21, 1-5 ; Mt 25, 31-46

16 février 1992 – 16 février 2023

31 ans, jour pour jour, depuis que certains de nos frères et sœurs sont tombés sous les balles de l’armée répressive de Mobutu alors que nous manifestions pacifiquement pour la réouverture inconditionnelle de la Conférence Nationale Souveraine et la reprise de ses travaux ! 

31 ans après, nous devons nous poser la question de savoir pourquoi ontils accepté d’être tué. Je ne dis pas « pourquoi sont-ils morts ? », car il s’agit bien ici d’un crime contre l’humanité : ils ont été tués dans une répression violente, sanglante. 

Ils ont donné leur vie comme ce jeune homme de Nazareth appelé Jésus le Nazaréen que nous appelons le Christ, le Messie, pour l’avènement d’un Congo Nouveau, d’un Autre Congo. 

Ce Nouveau Congo qui, comme cette terre nouvelle dont nous parle le passage du livre de l’Apocalypse que nous venons d’entendre, sera une terre où « il n’y aura plus de mort, ni deuil, ni lamentations, ni douleur » (Ap 21, 4). 

Cet Autre Congo, ce Nouveau Congo, la Conférence Nationale Souveraine avait pour objectif d’en élaborer le plan comme un architecte dessine le plan de la maison que nous voulons construire pour y habiter ensemble. Ce Nouveau Congo, cet Autre Congo qui sera vraiment le nôtre et non celui des autres, c’est-à-dire celui des grandes puissances ou de ceux qui se considèrent comme les « maîtres du monde », nos compatriotes, martyrs de son avènement, le voulaient une terre d’égalité, de participation, de liberté et de justice. 

Une terre d’égalité où tout être humain sera respecté dans l’absolu parce que créé à l’image de Dieu pour être sa ressemblance. Une terre d’égalité où personne ne se considérera comme supérieur aux autres se donnant ainsi le droit de les dominer ou inférieur acceptant ainsi d’être l’esclave des autres. 

Une terre de participation où chacun et chacune de ses fils et filles mettra la main dans la pate pour sa construction, où il n’y aura pas des acteurs d’un côté et des spectateurs de l’autre. Une terre de participation où chacun et chacune de ses fils et filles devra répondre de ce qu’il a fait ou de ce qu’il a omis de faire. En d’autres termes, une terre de responsabilité où on ne rejettera plus la responsabilité de nos malheurs sur les autres mais on assumera la responsabilité personnelle et collective.

Une terre de liberté où les fils et les filles qui y habiteront seront libérés de toutes les formes d’esclavage, d’asservissement : esclavage de l’avoir, de l’argent, du Dieu Mamon, avec son cortège de corruption, de cupidité et d’avidité, esclavage de la gloire, la vaine gloire du monde avec son cortège d’orgueil et de mépris des autres, esclavage du pouvoir, ce pouvoir-os, pouvoir de prédation et de jouissance égoïste qui tend à dominer les autres et à les exploiter. Cette libération sera le fruit de la vérité car seule la vérité libère. Et cette vérité, c’est Jésus-Christ qui a dit : « Je suis le Chemin, la VERITE et la Vie » (Jn 14, 6). 

Vérité sur Dieu qui est un Père qui aime tous ses enfants sans exclusive, un Dieu qui a pour nom AMOUR. 

Vérité sur l’homme qui n’est pas de la camelote ni de la médiocrité, mais qui est la seule créature que Dieu a voulu être son image et sa ressemblance. Oui, l’homme a une nature divine : nous sommes des Dieux. 

Vérité sur le pouvoir qui est service et non domination des autres ; pouvoir qui est au service de la croissance des autres, du bien-être de tous.

Vérité sur l’avoir qui n’est pas une fin mais un moyen pour vivre dans le partage et la solidarité.

Vérité sur la gloire qui vient de l’humilité, de l’abaissement : « qui s’abaisse sera élevé et qui s’élève sera abaissé » (Mt 23, 12). 

Une terre de justice mais pas n’importe quelle justice. Il s’agit ici de la justice-miséricorde celle qui détruit le mal et sauve le malfaiteur, celle qui ne réduit pas le malfaiteur au mal qu’il a commis mais qui le lave, le purifie et jette le mal loin de lui. Cette justice -miséricorde est le seul chemin qui conduit à la paix véritable, la paix du cœur et la paix sociale.  

Ce Nouveau Congo, cet Autre Congo sera une terre où les fils et les filles vivront ensemble comme des frères et des sœurs, enfants d’un même Père, dans une fraternité vraie, fruit de la réconciliation des cœurs. Réconciliation avec soi-même, avec notre humanité bafouée et perdue ; réconciliation avec les autres avec qui nous partageons la même condition humaine, la même nature humaine et divine ; réconciliation avec l’environnement que nous devons protéger et sauvegarder ; et finalement, réconciliation avec Dieu qui est en nous et qui est dans les autres.

31 ans après, nous devrions nous interroger et nous remettre en question. Où est partie cette cohésion nationale qui nous a fait nous lever comme un seul homme pour marcher ensemble et qui a contribué à la victoire du peuple face au pouvoir dictatorial et répressif de l’époque ? 

Où est partie cette solidarité et cet amour de l’ennemi qui a poussé les manifestants pacifiques que nous étions à venir au secours de nos bourreaux, ceux qui nous lançaient des gaz lacrymogènes et à qui nous apportions des linges imbibés d’eau pour les protéger des effets de ces gaz qui les touchaient aussi comme par effet de boomerang ?

Où est parti ce courage qui avait dissipé nos peurs et qui nous avait fait sortir de notre résignation et de notre fatalisme ? Où est parti ce courage qui a montré de quel côté se trouvait la vraie peur, à savoir du côté des oppresseurs ? 

Réveillons-nous, frères et sœurs ! Comme le 16 février 1992, mettons-nous tous en marcher pour bâtir un Congo plus beau qu’avant où les affamés auront à manger, où les assoiffés auront à boire, où les étrangers seront accueillis, où les nus seront habillés, o les malades seront soignés et guéris, où les prisonniers seront traités comme des êtres humains, où les enfants, les femmes et toutes les personnes vulnérables retrouveront leur dignité humaine. Un Congo où il n’y aura plus de violences, de guerre ni division ni corruption ! 

Mais, comme pour le 16 février 1992, avant de nous mettre en marche, arrêtons-nous, assoyons-nous tous sous l’arbre à palabre pour voir d’où nous venons, où nous sommes et où nous allons. 

Arrêtons-nous pour évaluer sans complaisance notre responsabilité personnelle et collective en rapport avec la situation de souffrance et de misère qui prévaut dans notre pays ! 

Arrêtons-nous pour rêver ensemble d’un Autre Congo, pour dessiner ensemble le plan de la nouvelle maison Congo dans laquelle nous voulons vivre ensemble, dans un convivialisme humaniste ! 

Arrêtons-nous pour élaborer ensemble un plan stratégique d’action qui nous permettra de passer du rêve à la réalité en nous posant les questions suivantes : qui va faire quoi ? avec qui ? avec quoi ? quand ? comment ? et où ? 

Une fois que nous aurons ce plan d’action stratégique, nous pourrons alors nous mettre en route, nous mettre au travail pour faire « toutes choses nouvelles » comme nous l’indique le texte de l’Apocalypse dont nous avons entendu un extrait : « Voici je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5). Ce « je », c’est toi, c’est moi, c’est nous tous. Car c’est nous tous qui sommes appelés à devenir les maîtres de notre destin, les bâtisseurs d’un Congo Nouveau. 

Ce Congo Nouveau ne sera pas construit par les autres mais par nousmêmes ; quand bien même nous pourrons recourir, en cas de nécessité, à la coopération des autres, nous serons, en définitive, les seuls à répondre de ce que nous avons fait de cette terre que Dieu nous a donnée. 

Et dans la réalisation de cette œuvre, sachons que nous ne serons jamais seuls. Il sera avec nous comme il le dit à ses disciples : « je vais être avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Et dans le texte de l’Apocalypse que nous avons entendu, il nous est dit : « Dieu lui-même sera avec eux, il sera leur Dieu » (Ap 21, 3).

Faisons de chaque 16 février, non seulement un jour de commémoration passive mais un jour d’arrêt pour évaluer le chemin parcouru depuis que nos frères et sœurs ont consenti au sacrifice suprême de leur vie ; évaluer afin d’établir nos failles et rectifier notre tir pour bâtir un Congo où il fait bon vivre pour tous ses enfants ! 

Vous aurez remarqué que, tout au long de cette homélie, je n’ai pas parlé des martyrs de la démocratie mais plutôt des martyrs d’un Autre Congo. En effet, une démocratie importée et imposée est une démocratie piégée qui, 63 ans après, ne nous a apporté que divisions et violences meurtrières. 

Il est temps de réinventer la démocratie à la sauce congolaise, africaine. Il est temps d’oser sortir des sentiers battus et de faire les choses autrement que comme les maîtres du monde tiennent à nous l’imposer. Il est temps de trouver d’autres manières de désigner ou de nous choisir des dirigeants qui correspondent au profil de leaders dont nous avons besoin pour bâtir cet Autre Congo. 

Au Mali, au Burkina, ils ont compris et ils sont en train de sortir de l’esclavage de l’Occident, de la France en particulier. Ils ont compris que ce n’est pas l’Afrique qui a besoin de l’Occident ou de l’Europe pour vivre et se développer à son rythme, mais ce sont plutôt eux qui ont besoin de nous, de nos terres et de nos richesses. Ce n’est pas nous qui sommes allés leur demander de venir nous coloniser. Ils sont venus d’eux-mêmes poussés par la soif de posséder nos richesses du sol et du sous-sol.  

Que le Seigneur nous soutienne dans ce combat de libération et nous donne nos « Moïse et Aaron » qui, dans un leadership d’équipe, nous conduiront vers la terre promise qui n’est autre qu’un Congo Nouveau, différent de celui de la colonisation et de la néocolonisation ! 

Qu’avec la puissance et la conduite de l’Esprit Saint, nous puissions remporter une nouvelle victoire du peuple qui ne sera plus une petite victoire mais plutôt une grande victoire celle de bâtir un Congo plus humain et plus fraternel, plus juste et plus libre où il fait bon vivre pour tous ses fils et filles ! Amen !   

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