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RD-Congo : les millions détournés du Frivao

 

Créé pour réparer les crimes de guerre de l’Ouganda, le fonds Frivao est accusé de détournements massifs. Un nouveau scandale ébranle la justice congolaise.

 

Un habitant de Kisangani observe les ruines d’un quartier de la province de la Tshopo, ravagée en juin 2000 lors des affrontements entre les armées ougandaise et rwandaise. Plus de vingt ans après la « guerre des Six Jours », les victimes attendent toujours les indemnisations promises à la suite du verdict de la Cour internationale de justice condamnant l’Ouganda.

Un habitant de Kisangani observe les ruines d’un quartier de la province de la Tshopo, ravagée en juin 2000 lors des affrontements entre les armées ougandaise et rwandaise. Plus de vingt ans après la « guerre des Six Jours », les victimes attendent toujours les indemnisations promises à la suite du verdict de la Cour internationale de justice condamnant l’Ouganda. © Hrvoje Hranjski/AP/SIPA

 

Un nouveau scandale financier de grande ampleur menace d’éclabousser la République démocratique du Congo (RDC). Le Fonds spécial de répartition et d’indemnisation en faveur des victimes des activités illicites de l’Ouganda en RDC (Frivao), créé pour gérer les réparations dues par l’Ouganda, est au cœur d’une « tempête d’enquêtes » suite à la dénonciation de détournements massifs. Le rapport accablant du Centre de recherche en finances publiques et développement local (CREFDL), rendu public fin septembre 2025, pointe la disparition de millions de dollars et une gestion opaque, suscitant la colère et l’impatience des victimes qui attendent réparation depuis plus de deux décennies.

 

 

Le fonds Frivao trouve son origine dans un verdict historique de la Cour internationale de Justice (CIJ) rendu en février 2022. L’Ouganda a été condamné à verser 325 millions de dollars à la RDC en réparation des exactions commises lors de la guerre de 1998-2003, notamment les affrontements de Kisangani en juin 2000, surnommés la « guerre des Six Jours ». Cet accord prévoit cinq versements annuels de 65 millions de dollars. Entre septembre 2022 et 2024, l’Ouganda a déjà transféré trois tranches, soit un montant cumulé de 194,9 millions de dollars (ou 195 millions de dollars). Mais entre juin et août 2025, les équipes du CREFDL ont analysé les comptes du Frivao, des relevés de comptes bancaires, aux listes de paiements en passant par les courriers administratifs.

 

Le rapport accablant du CREFDL : 1,98 % d’exécution

Et c’est dans la gestion de ces sommes que des soupçons d’irrégularités sont apparus. L’enquête du CREFDL révèle un détournement massif des fonds destinés aux victimes et le rapport souligne des chiffres chocs : sur les 195 millions de dollars perçus par l’État congolais, plus de 100 millions de dollars ne seraient pas arrivés jusqu’aux bénéficiaires, créant un « trou de 100 millions » dans la trésorerie. Le CREFDL dénonce « l’éparpillement de fonds, les retraits en cascade, faibles allocations aux indemnisations de victimes, primes de prestige à l’équipe Frivao ».

 

 

En outre, pour les seules victimes de Kisangani (à qui 105 millions de dollars étaient alloués), le Frivao n’aurait versé que 2,08 millions de dollars entre janvier 2022 et décembre 2024, soit un taux d’exécution d’à peine 1,98 %. Le rapport précise ainsi que 3 163 victimes sur 14 000 identifiées à Kisangani ont été déclarées éligibles à l’indemnisation par le Frivao. « Après analyse des données, il se dégage qu’au total 998 victimes ont reçu leur indemnité de deux mille dollars américains chacune fin décembre 2024. » Dérisoire selon le rapport, alors que « chacun pourrait recevoir jusqu’à 30 000 USD, si on s’en tient aux effectifs des victimes déclarées éligibles ».

 

Des paiements illicites et une gestion fantaisiste

L’ONG dénonce un « labyrinthe de comptes bancaires et de procédures fantaisistes ». Les fonds auraient été utilisés pour des dépenses non prévues par l’arrêt de la CIJ et la polémique a rapidement pris une tournure judiciaire et politique. L’ancien ministre de la Justice, Constant Mutamba, qui avait lui-même annoncé une enquête en juillet 2024, est devenu une figure centrale du scandale. Accusé notamment d’avoir prélevé des millions de dollars sur les comptes du Frivao pour les transférer vers la société Zion Construction, Constant Mutamba a été condamné à trois ans de prison pour détournement de fonds et cinq ans d’interdiction d’accès à toute fonction publique. Il lui était reproché d’avoir détourné en tout près de 19,9 millions de dollars et il a été contraint de démissionner en juin 2025.

 

Parmi les autres irrégularités mentionnées, le transfert de 4,2 millions de dollars (en deux virements) du ministère de la Justice vers le compte de Clic Change SARL, un simple bureau de change de Kinshasa – ce montant est deux fois supérieur à la somme totale effectivement versée aux victimes à ce jour – ; l’utilisation de l’argent pour acheter deux bus pour le ministère de la Justice ou pour « réhabiliter » le système d’approvisionnement en électricité de Kisangani ; l’argent décaissé par l’Ouganda a atterri sur un compte à la Rawbank, directement géré par le ministre de la Justice, une « anomalie » selon le CREFDL, s’inquiétant de l’absence totale de traçabilité. Par ailleurs, le coordonnateur du Frivao, Chançard Bolukola, a été placé en détention préventive pour des allégations semblables.

 

Face à ces révélations, le porte-parole du Frivao, Jadot Bakam, a nié tout détournement, arguant que le fonds aurait reçu une somme différente (154,5 millions de dollars) et que 112,3 millions de dollars resteraient sur le compte. Il a insisté sur la complexité des procédures et la difficulté d’identifier les ayants droit. Cependant, dans les provinces du Kivu et de l’Ituri, les victimes des massacres, pillages et violences sexuelles attendent une compensation depuis deux décennies. Seules quelques centaines de personnes ont perçu des avances symboliques, loin de couvrir les pertes subies.

 

Pour Valéry Madianga, coordinateur de l’enquête du CREFDL, cette affaire, dans un pays miné par la corruption, risque de « saper la confiance dans les mécanismes de réparation internationale ».

Le CREFDL a exigé l’ouverture d’une enquête judiciaire approfondie pour que les responsables soient identifiés et sanctionnés. Les procureurs ont lancé des investigations pénales, et la question de la dissolution du fonds a été posée par la société civile. Trois options sont envisagées pour sortir de cette crise de confiance : un audit indépendant sous égide internationale pour restaurer la confiance, un réexamen de la gouvernance du Frivao, incluant des représentants des victimes, et la voie judiciaire, considérée comme le seul « juge de paix » pour lever définitivement les soupçons.

 

Alors que la justice congolaise est au cœur du dispositif, l’enjeu est de rassurer les bailleurs et, surtout, les victimes, premières concernées par l’effectivité de la réparation.

Avec Le Point

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