LES ÉQUILIBRES GÉOPOLITIQUES POUR UN ÉTAT INTÉGRÉ ET CONVIVIAL

Par MUSENE SANTINI BE-LASAYON

La République désigne la chose publique, mieux, une société gouvernée par l’intérêt public et uniquement dans cet intérêt. Elle appartient, indistinctement, à tous ses citoyens. Mais, seuls ceux de ces derniers qui sont particulièrement dotés de la vertu politique, qui sont donc foncièrement attachés à l’intérêt collectif, font à l’Etat un sacrifice continuel d’eux-mêmes, de leurs répugnances, de leur égoïsme, de leur avidité, de leur indiscipline, bref, de tous leurs appétits personnels, sont éthiquement appelés à la diriger à tous les niveaux.
Cependant, ces qualités, capacités et compétences politico-idéologiques, indispensables à la bonne conduite et à la réussite des affaires de l’Etat, ne se trouvent jamais, mais alors jamais, concentrées et confinées dans une seule et même personne, dans une seule et même famille, dans une seule et même tribu, dans une seule et même ethnie, dans une seule et même entité linguistique, dans une seule et même entité territoriale décentralisée de base, dans une seule et même confession religieuse, dans une seule et même province, etc. Et pour cause ?

COMPETENCES POLITIQUES

En effet, quel que soit le degré et l’intensité des qualités, des capacités et des compétences politico-idéologiques avérées de certains de leurs ressortissants, il n’existe, au Congo par exemple, de famille d’Etat, de tribu d’Etat, d’Ethnie d’Etat, d’entité linguistique d’Etat, de confession religieuse d’Etat ou de province d’Etat, celle qui aurait reçu, de Dieu ou de la Constitution, la mission d’occuper majoritairement ou exclusivement les institutions politiques, les entreprises publiques, les établissements et services publics de la République.
Ces qualités, capacités et compétences politico-idéologiques, indispensables à l’exercice des fonctions régaliennes de président de la République, de chef de corps constitué, de ministre et de toutes les autres hautes responsabilités publiques sont plutôt trouvables chez quelques très rares citoyens de toutes les tribus, de toutes les ethnies, de toutes les entités linguistiques, de toutes les entités territoriales décentralisées de base, de toutes les confessions religieuses, de toutes les provinces, etc, d’un pays donné. Cependant, pour parvenir à dénicher ces très rares citoyens indispensables au bon fonctionnement de l’Etat, leur demandeur doit être profondément et farouchement imbu, lui-même d’abord, de la vertu politique, fondement de l’intégrité morale, de la justice, de l’équité, du courage et de la volonté politiques lui permettant de les rechercher objectivement, activement, méticuleusement et systématiquement, au moyen d’honnêtes chasseurs des meilleures têtes politiques, dans toutes les différentes entités sociopolitiques précitées.
Un leader politique qui s’adonne consciencieusement et joyeusement à ce genre d’exercice préalable à la constitution des équipes dirigeantes de divers institutions, ministères gouvernementaux, entreprises publiques, établissements et services publics de la République et qui parvient à faire le meilleur casting national, peut être considéré comme étant politiquement compétent. Car, en tenant à impliquer les meilleurs talents politiques et techniques de son parti politique, de son regroupement politique ou de sa coalition politique provenant de différentes ethnies et surtout de toutes les provinces du pays, il démontre qu’effectivement la République est la chose publique, qu’elle appartient à tous ses citoyens, mais que seuls ceux de ces derniers qui sont foncièrement dotés de la vertu politique, sont éthiquement appelés à la diriger à tous les niveaux de l’appareil de l’Etat.

INCOMPETENCES POLITIQUES

Mais, si un leader politique brandit d’illusoires, de chimériques et de fallacieux prétextes d’espace linguistique ou de province possédant les meilleures compétences politico-idéologiques du pays pour justifier son comportement sociopolitique pourtant injuste et inéquitable, il faudrait alors le tenir à l’œil. Car, il se pourrait qu’il s’agisse là d’un dangereux promoteur et défenseur du népotisme, du tribalisme, de l’ethnocentrisme, du chauvinisme linguistique, du régionalisme, du fondamentalisme religieux, etc, qui sont, en réalité, des constructions spirituelles, humaines et sociales négatives. Ces tares, congénitales ou socialement acquises, expriment des sentiments d’attachement exagéré, excessif et maladif de certains responsables politiques à leur seule tribu, à leur seule ethnie, à leur seule entité linguistique, à leur seule province d’origine ou à leur seule religion d’appartenance. Sentiments foncièrement xénophobes et rétrogrades, ils enferment ceux qui les portent et les véhiculent dans des carcans communautaristes. Ils les poussent à discriminer et à exclure les « étrangers » à leur milieu social d’origine. Ils divisent et séparent les communautés humaines entre elles. Ils conduisent souvent soit à d’intenses et d’inextricables tribulations tels que les conflits intercommunautaires, soit à la dislocation ou à l’implosion de certains Etats.
Trois exemples concrets, puisés à travers le monde, suffisent pour convaincre. La Nouvelle Calédonie, un minuscule territoire français du Pacifique, vit, depuis plus de quatre décennies maintenant, de graves tribulations dues à la domination géopolitique inqualifiable des Caldoches, les descendants des immigrés européens, particulièrement de souches françaises, sur les Kanaks, les originaires millénaires de cet ensemble de petites îles. Après quasiment soixante-dix ans d’existence en tant qu’Etat de peuplement composite politiquement uni, l’omnipotente Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) s’est finalement désintégrée, en décembre 1991, comme un amas de sable soufflé par un vent très violent. A cause, essentiellement, de la géopolitique de domination inouïe et insupportable de la république fédérée de Russie appliquée sur toutes les autres républiques fédérées soviétiques. Enfin, plus près de la RD-Congo, la République Islamique du Soudan s’est scindée en deux Etats distincts et séparés suite aux déséquilibres géopolitiques criants entre le Nord arabe, musulman, en voie de développement et dominant et le Sud noir, chrétien, animiste, sous-développé et dominé. Tous ces exemples typiques nous enseignent que les leaders politiques, qui tiennent réellement à inscrire durablement leur nom dans l’histoire de leur pays respectif, doivent sauvegarder, durant leur mandat politique, le principe républicain, démocratique et constitutionnel d’équilibres géopolitiques en matière de gouvernance publique et d’investissements pour le développement. S’ils restent attachés à ces sentiments xénophobes et rétrogrades tant décriés, c’est qu’ils sont incapables de travailler sincèrement pour l’instauration d’un Etat-éthique ou de droit dans leur pays.

EQUILIBRES GEOPOLITIQUES

Les hommes politiquement compétents sont particulièrement ceux qui sont profondément habités, mus et conduits par ce principe politique fondamental qu’Aristote, Montesquieu et Jean-Jacques Rousseau désignent, à tour de rôle, par le terme de «vertu politique.» Seul ce principe politique essentiel, renchérit Jean-Jacques Chevallier, fait agir l’Etat-éthique, dont les véritables hommes d’Etat, ses serviteurs attitrés, sont l’incarnation. En effet, ceux-ci, imbus de ce principe central de vertu politique, sont foncièrement attachés à l’intérêt public, font à l’Etat un sacrifice continuel d’eux-mêmes, de leurs répugnances, de leur égoïsme, de leur avidité, de leur indiscipline, bref, de tous leurs appétits personnels. Epris d’intégrité morale, de justice et d’équité, ce type de leaders politiques, Nelson Mandela et Julius Nyerere par exemple, ne transforment jamais, mais alors jamais, leur propre terroir ethnique ou provincial en centre d’intérêt national. Au contraire, censés se laisser toujours guider par ce principe lumineux de vertu politique dans toutes les affaires publiques qu’ils entreprennent, ils ne visent rien d’autre que le développement intégral, intégré et durable de tout leur pays et de tous leurs concitoyens.
D’où, parmi les stratégies politiques les plus importantes, les plus fiables et les plus rentables auxquelles recourent les véritables hommes d’Etat, s’impose obligatoirement l’établissement des équilibres géopolitiques entre les différentes composantes ethniques et provinciales du pays. Et ce, particulièrement, lors de la désignation des meilleurs candidats aux élections législatives nationales et provinciales, gouvernoriales, sénatoriales, municipales et locales au sein de leur parti politique, de leur regroupement politique ou de leur coalition politique ; à l’occasion de la nomination discrétionnaire de diverses personnalités à de hautes fonctions politico-idéologiques, politico-politiques, politico-judiciaires, politico-administratives, politico-économico-financières, politico-socioculturelles, politico-militaires, politico-sécuritaires, ainsi que de la répartition des investissements tant publics que privés entre les différentes entités territoriales décentralisées de base des différentes provinces du pays. Recourir toujours et obligatoirement aux équilibres géopolitiques permet aux grands hommes d’Etat de manifester leurs profondes et réelles convictions et capacités de distribution juste et équitable des postes à caractère politique, des richesses nationales et des investissements tant publics que privés à travers leur pays. En tenant obligatoirement compte des spécificités et des aspirations de chacune de ses entités provinciales et de chacune de leurs entités territoriales décentralisées de base.
En effet, la géopolitique, telle qu’inventée par les socio-démocrates suédois il y a cent ans, se veut d’abord être l’étude approfondie des rapports entre les données naturelles de la géographie et la politique d’administration et de gestion d’un Etat donné, avant de s’étendre, de nos jours, aux rapports régissant les divers Etats entre eux. Que ce soit sur le plan interne ou externe, les équilibres géopolitiques sont l’expression de l’intégrité morale, de la justice et de l’équité qui doivent caractériser les véritables hommes d’Etat. A l’interne, ceux-ci combattent, notamment au moyen des équilibres géopolitiques, les antivaleurs telles que le népotisme, le clanisme, le tribalisme, le régionalisme, le fondamentalisme religieux, etc, et leurs cohortes de discriminations, d’exclusions, d’injustices, etc, en matière de gouvernance publique et de répartition des investissements pour le développement. Ils valorisent, rapprochent et rassemblent les diverses communautés ethniques, raciales, religieuses, etc, entre elles. Ils renforcent et consolident la conscience nationale, l’unité nationale, la cohésion nationale et sociale, surtout dans les Etats de peuplement composite tel que la RD-Congo.
La large intégration nationale (politique, économique, sociale et culturelle) de ce genre d’Etat se réalise, lentement mais sûrement, principalement par le biais des équilibres géopolitiques mûrement réfléchis et stratégiquement montés au cours des différents régimes politiques qui le conduisent. Les subterfuges communautaristes des chefs politiques égocentriques, enclins à nommer prioritairement et majoritairement des ressortissants de leur propre ethnie ou de leur propre province à des postes de hautes responsabilités publiques et à drainer l’essentiel des investissements tant publics que privés de leur mandat politique vers leur propre terroir ethnique ou provincial, en se retranchant derrière de chimériques prétextes, sont susceptibles de mener un Etat, particulièrement de peuplement composite comme le nôtre, vers d’inextricables tribulations (cas de la Nouvelle Calédonie) ou vers l’implosion (cas de l’URSS et du Soudan), tel que démontré plus haut.

TABLE DE LA CONVIVIALITE 

Compte tenu de ces éventualités macabres, les sélectionneurs des sites d’implantation des programmes et projets de développement publics et privés, les chasseurs des meilleures têtes politiques, les caciques des partis politiques et le détenteur du pouvoir discrétionnaire de nomination se trouvent indiscutablement au centre d’un Etat qui se veut éthique. D’où, ils doivent s’armer d’intégrité morale, de justice, d’équité, de courage et de volonté politiques leur permettant de tenir toujours compte, en plus des qualifications intellectuelles, politiques, idéologiques et techniques, du principe républicain, démocratique et constitutionnel d’équilibres géopolitiques à l’égard des très rares génies politiques et techniques issus de toutes les provinces du pays. En agissant ainsi, ils réduisent sensiblement les inégalités dans les domaines politique, économique, social et culturel entre les diverses entités régionales. Ils favorisent l’émergence d’une très large classe moyenne par l’enrichissement général de toutes les communautés et de toutes les provinces du pays. Nous parlons plus précisément de l’émergence d’une société dans laquelle personne n’est trop riche et trop puissante, personne n’est trop pauvre et trop impuissante. Il s’agit, en clair, d’une société dans laquelle les antagonismes sociaux sont moins forts que le sentiment d’appartenance à une communauté en développement constant et relativement intégrée. Une société dans laquelle tous les citoyens sont appelés, pour paraphraser Martin Luther King Jr, « à s’asseoir, ensemble, à la table de la convivialité ou de la fraternité », le but ultime de tout Etat-éthique et de tout véritable homme d’Etat.
Irrémédiablement, lorsque les équilibres géopolitiques en matière de gouvernance publique et de répartition des investissements pour le développement deviennent très précieux aux yeux de tous les décideurs politiques et de tous les citoyens, les droits inaliénables de toutes les entités politico-administratives et de toutes les communautés sociopolitiques de la République sont particulièrement respectés.

MUSENE SANTINI BE-LASAYON

 

 

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