Isaïe Tasumbu Tawosa ou le nom originel de Patrice Lumumba

 

Patrice-Éméry Lumumba est ce brave homme intègre qui a osé défier la Belgique et son roi le 30 juin 1960. Le sacrifice de sa vie est sans conteste un symbole fort, un signe de courage et d’amour pour son pays qu’il n’a pas voulu trahir. Mais personne ne peut imaginer que ce nom si célèbre n’est pas celui qu’il porta lorsqu’il vint au monde.

Beaucoup en réalité ignorent que Lumumba ne s’appelait pas Lumumba dans son enfance, qu’il se fit lui-même une nouvelle identité taillée sur mesure alors qu’il n’était encore qu’un ado. Avait-il adopté ce nouveau nom par défi pour sa propre personne ou pour se débarrasser d’une encombrante silhouette identitaire qui quelque peu perturbait son existence. Toujours est-il que sa volonté d’indépendance commence très tôt dans sa tendre jeunesse. L’homme avait du caractère. Il ne s’est pas seulement levé contre les Belges. Car bien avant les colons, la  première victime de ses velléités de liberté fut son propre géniteur. Lorsqu’il voit le jour dans une famille paysanne un certain 2 juillet 1925 à Onalua dans le territoire de Katako-Kombe, district de Sankuru au Kasaï Oriental, François Tolenga son père lui donne un nom significatif à ses yeux celui d’Isaïe Tasumbu Tawosa. « Isaïe » rappelle le prophète visionnaire de l’Ancien testament. Ce prénom est aussi celui d’un catéchiste catholique ami de son père. Si « Tasumba » signifie « héritier du sanglier », animal brave mais solitaire qui ravage les champs et chasse les autres ; « Tawosa » par contre désigne l’héritier du poil. Outre son nom originel, les  gens de  son village l’appellent aussi « Om ‘ote len ‘eheka » (grosse tête qui prédit le futur). A l’école, il se fait inscrire sous le patronyme hérité de ses parents. Mais très vite, l’adolescent se confronte aux réalités de son entourage.

Comme son père est violent et sévère, Tasumbu rompt avec lui au début des années 1940. Il change de nom de son propre gré pour marquer à jamais cette rupture par sa soif de répondre de lui-même. Il abandonne le patronyme Tasumbu pour adopter celui de Lumumba. Ce nom de famille est issu de sa lignée maternelle et veut littéralement dire « poussé par la foule ». Au prénom Isaïe très biblique à ses yeux, il préfère celui moderne de Patrice. Séduit par les missionnaires européens tout comme par ceux qui travaillent dans l’administration coloniale belge dès sa tendre jeunesse, Patrice Lumumba qui aime qu´on l´appelle Blanc prend aussitôt le surnom d’Osungu (blanc en kitetela). Mais né dans une famille pauvre, ce pseudonyme ne rime pas avec sa pauvreté et fait de lui la risée de son village. On se moque de Patrice Osungu (Patrice le Blanc) qui n’arrive pas à s´habiller et à vivre comme ceux dont il prétend imiter le style de vie. Son deuxième prénom Éméry apparaît quelque temps plus tard. Bien qu’il l’ait adopté à partir d’Onalua, il ne l’utilise de façon formelle qu’en février 1946.

On le trouve écrit noir sur blanc dans son contrat de travail à Stanleyville. Ce nom à connotation personnelle dérive de deux personnages qui l’ont marqué. D’abord un certain Hemery Pene Senga. Jeune Tetela, agent subalterne de l’administration coloniale admiré et envié pour sa beauté, son élégance, son instruction, son rang social et son français parfait; ensuite le docteur belge Hemerijckx dont le nom flamand difficile à prononcer pour les autochtones est déformé par les habitants de Katako-Kombe. Bien avant de se rendre à Stanleyville, le jeune Isaïe Tasumbu Tawosa se trouve une nouvelle identité. Il se débarrasse du patronyme hérité de son père et s’appelle désormais et pour toujours Patrice Éméry Lumumba. Suite à cette renaissance, il va à la rencontre de son destin. Aussi puise-t-il dans sa détermination dans l’action la force nécessaire pour allumer cette flamme ardente qui le place au devant de la scène politique.

Les noms d’ordre totémique attribués par ses parents tout comme d’ailleurs les patronymes qu’il s’est donnés lui- même l’ont prédisposé au rôle de leader d’autant plus qu’ils se sont manifestés dans son personnage. A lui tout seul,  l’homme est tour à tour  devenu tasumbu, héritier du sanglier qui ravage tout sur son passage ; osungu dans son rang d’évolué d’abord puis dans ses habits de Premier ministre; Isaïe le prophète et le politique averti : om ‘ote len ‘eheka en prédisant l’avenir du Congo voire  même lumumba car poussé par son peuple. Lu dans le monde entier, le roman de sa vie a marqué l’histoire contemporaine du continent noir et a fait de lui sûrement le Congolais le plus célèbre et le plus adulé tant au pays qu’à l´étranger.

Samuel Malonga

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