Congo Hold-up : voici comment Sud Oil a détourné l’argent du contribuable congolais

Prenons le cas de la Commission nationale électorale indépendante (Ceni), organisme chargé d’organiser les élections. En 2016, elle emprunte 25 millions à la BGFI, ce qui génère 1 million de frais.

Sauf que ces frais sont prélevés deux fois par la banque le 13 mai 2016. Le second débit de 1 million de dollars, libellé « commissions de notification », est viré sur le compte de Sud Oil et retiré en cash deux jours plus tard par l’homme de main de Selemani, David Ezekiel.

Par la suite, lors d’un audit interne, un cadre de la banque a produit, pour justifier ce paiement, une facture indiquant que Sud Oil aurait vendu 751  852 litres de gasoil à la Ceni. Ce qui est étonnant, puisque le libellé de la transaction était différent et que nous n’avons pas pu trouver trace d’une activité de Sud Oil dans le pétrole.

En juillet 2016, la Ceni a viré 299 998 dollars supplémentaires à Sud Oil, en quatre versements, dont les libellés indiquent qu’il s’agissait d’achats de carburant pour avion.

La Ceni ne nous a pas répondu. Son ancien président à l’époque des faits, Corneille Nangaa, a refusé de répondre, tandis que l’ancien vice-président, Norbert Basengezo, indique n’avoir « jamais entendu parler de ce dossier ni de la société » Sud Oil.

On retrouve une combine similaire avec l’Assemblée nationale. Le 30 septembre 2016, la BGFI lui prélève des « pénalités de retard » pour 367 millions de francs congolais (375 000 dollars). L’argent est viré à Sud Oil et retiré en liquide le jour même. Interrogée, l’Assemblée nationale indique qu’elle n’a donné à la BGFI « aucun ordre de virement […] au profit de cette société ».

On retrouve le même scénario à la Société congolaise des transports et des ports (SCTP). Le 19 décembre 2015, cette entreprise publique vire 1,16 million de dollars sur un compte interne de la BGFI, avec pour libellés « remboursement impayé » et « commission de notification », ce qui suggère le paiement de frais bancaires. L’argent est en réalité viré à Sud Oil et retiré en liquide. Interrogée, la SCTP n’a pas répondu.

L’une des nombreuses pistes non goudronnées de la RDC, ici à

Beni, près de la frontière avec l’Ouganda. © Alexis Huguet / AFP

L’un des exemples les plus choquants concerne l’argent des routes, dont la RDC manque cruellement. Ce pays grand comme l’Europe de l’Ouest ne compte que 3000 kilomètres de routes bitumées, 130 fois moins qu’en France. En avril dernier, la directrice du Fonds national d’entretien routier de la RDC (Foner) a estimé avoir besoin de 145 milliards de dollars pour agrandir et rénover le réseau.

Alors que le Foner crie misère, il a effectué depuis ses comptes à la BGFI 21 virements à Sud Oil et à sa filiale Kwanza entre avril 2015 et mars 2016, pour un total de 10,1 millions de dollars. Le plus gros, d’un montant de 3,1 millions, a été reçu par Kwanza le 23 janvier 2015, avec pour seul libellé « OAR/opérations », le nom d’un compte interne de la BGFI. Le 26 janvier, Kwanza vire les fonds à Sud Oil, qui les retire en cash dix jours plus tard.

Interrogé, le Foner n’a pas répondu, tout comme son directeur général à l’époque des faits, Fulgence Bamaros, qui purge actuellement une peine de trois ans de prison pour une autre affaire de détournement de fonds publics.

Le clan Kabila a même réussi à s’approprier l’argent destiné à payer les 925 Casques bleus congolais opérant dans le cadre de la Minusca, la mission maintien de la paix des Nations unies en Centrafrique.

En janvier 2016, l’ONU décide de mettre fin à la participation de ce contingent, après des affaires de viols. En décembre 2015 puis en mars 2016, l’ONU effectue deux versements d’un total de 7,3 millions de dollars à la RDC, correspondant au dernier remboursement des frais engagés pour sa participation à la Minusca. L’argent est versé à la Mission permanente de la RDC auprès de l’ONU, sur son compte à la Citibank de New York.

Interrogée, la Mission permanente nous a indiqué que l’ambassadeur de RDC auprès de l’ONU a alors reçu « de la capitale » l’ordre de payer « les arriérés de loyer » de la Mission, puis de transférer le solde, soit 6,8 millions de dollars, à « la Banque centrale du Congo (BCC) via la BGFI Bank RDC ».

L’ambassadeur s’exécute. Le virement effectué par la Citibank, que notre partenaire The Sentry s’est procuré (voir ci-dessous), indique en effet que l’argent doit être versé sur le compte de la BCC ouvert à la BGFI. La Mission permanente précise avoir envoyé « un message officiel […] à la Banque centrale » pour la prévenir.

La BGFI a reçu les fonds le 16 mai 2016 mais les a crédités sur le compte… de Sud Oil.

La Banque centrale vient de se faire dépouiller de 6,8 millions par la société de Francis Selemani mais ne lui en tient aucunement rigueur. Le même jour, la BCC verse 7,5 millions de dollars à la société. Soit 14,3 millions d’argent public encaissés dans la même journée.

Albert Yuma, président de la Gecamines, société minière d’État de la RDC. © Wikimedia / Creative Commons

L’entreprise minière publique Gecamines, la machine à cash de la RDC, a elle aussi été mise à contribution, avec 20 millions de dollars versés à Sud Oil. Joseph Kabila est très proche du président du conseil de la Gecamines, le très influent homme d’affaires Albert Yuma, par ailleurs patron des patrons congolais et administrateur de la Banque centrale jusqu’en juillet dernier.

Le 13 juin 2016, la Gecamines effectue, depuis son compte à la BGFI, un virement de 2 millions de dollars intitulé « solde avance sur fiscalité », c’est-à-dire le paiement d’un impôt à l’État. Mais l’argent atterrit sur le compte de Sud Oil, avec un libellé différent : « solde retrait 10 millions ».

Le 31 juillet, la Gecamines vire, cette fois, la bagatelle de 15 millions de dollars à Sud Oil. Le libellé, « paiement alimentation de notre compte », suggère que l’entreprise publique et Sud Oil ne font qu’un. Comme un symbole de la kleptocratie instituée par le président Kabila.

© Document PPLAAF/Mediapart

Une dernière opération est pour le moins surprenante. Le 10 mars 2016, le directeur général de la Gecamines envoie une « instruction de paiement » à la BGFI afin de transférer 3 millions de dollars à Kwanza Capital, filiale de Sud Oil. Il ne donne aucun motif mais insiste sur « l’urgence » de l’opération. La BGFI ne respecte pas totalement l’instruction, puisqu’elle vire 2,4 millions à Kwanza et 0,6 million à Sud Oil.

Interrogés, la Gecamines et Albert Yuma n’ont pas répondu.

Mais le plus gros contributeur de la société-écran contrôlée par le frère et la sœur du chef de l’État est, de loin, la Banque centrale du Congo (BCC), dirigée jusqu’en juillet dernier par Deogratias Mutombo.

Les documents « Congo hold-up » montrent que la

BCC a versé, via la BGFI, 50 millions de dollars à Sud Oil, dont 30 millions d’un coup le 29 septembre 2016, via un virement intitulé « nivellement ». Le libellé semble inexact, puisqu’un nivellement désigne d’ordinaire un versement entre deux comptes appartenant à un même client de la banque.

Interrogés, la Banque centrale et Deogratias Mutombo n’ont pas répondu.

Deogratias Mutombo, ancien gouverneur de la Banque centrale du Congo, lors d’une interview sur Africa 24. © Capture d’écran YouTube

Tout aurait pu continuer longtemps sans l’intervention d’un banquier de la BGFI RDC devenu lanceur d’alerte : Jean-Jacques Lumumba. Grâce aux documents internes qu’il a récupérés, le journal belge Le Soir révèle, en octobre 2016, une première série d’irrégularités, dont l’argent détourné des comptes de la Ceni, la commission électorale.

L’année suivante, les auditeurs du cabinet PWC, la direction du groupe BGFI au Gabon et la Banque centrale produisent des audits accablants sur la gestion de la BGFI RDC. « La somme des faiblesses décrites soumet la banque à une exposition très élevée des risques opérationnels, de contentieux, de blanchiment des capitaux et de réputation », conclut celui de la

BCC.

Le 17 octobre 2017, l’ONG The Sentry publie un rapport démontrant les liens de la BGFI RDC avec le groupe Congo Futur, dirigé par un homme d’affaires libanais sous sanctions américaines pour cause de financement du parti et milice chiite Hezbollah.

Le patron de la BGFI RDC panique. Pour éviter d’être lui aussi placé sous sanctions aux États-Unis, Francis Selemani embauche un avocat américain, Erich Ferrari, qui assiste outre-Atlantique plusieurs dignitaires du régime congolais, dont le président Joseph Kabila.

Me Ferrari doit superviser un audit du cabinet KPMG destiné à blanchir la banque et son patron. Sauf que les auditeurs veulent enquêter sur trois sociétés contrôlées par Selemani, dont Sud Oil et sa filiale Kwanza Capital.

Pour Selemani, pas question de prendre un tel risque.

Avec l’accord de son client, Me Ferrari parvient à convaincre KMPG de retirer ces sociétés du périmètre de son audit, en lui disant qu’il a déjà commencé à enquêter lui-même. Interrogé, l’avocat indique ne jamais avoir fait une telle démarche « de façon unilatérale », sans « l’accord de [son] client ».

La pression ne cesse de monter. Francis Selemani possède, avec son épouse, une société nommée Ascend Trust. Elle a reçu 7,4 millions de dollars de Sud Oil, dont il reste un reliquat de 3,4 millions. Il veut sortir cet argent de la banque.

En décembre 2017, Ascend vire l’argent à une autre société-écran, Horizon Congo, contrôlée par David Ezekiel, homme de confiance de Selemani et gérant de Sud Oil. Ezekiel et un autre homme de paille qu’il a recruté se chargent de retirer progressivement les fonds en liquide.

L’opération est repérée par le service d’audit interne de la BGFI, dont le rapport d’enquête est accablant : le compte d’Horizon Congo a été ouvert en violation des procédures et l’homme de paille d’Ezekiel a pu effectuer certains retraits alors qu’il n’a pas l’autorisation d’accéder au compte.

Le chef de l’audit interne, Yvon Douhore, découvre que David Ezekiel a deux signatures différentes : l’une pour Sud Oil et l’autre pour Horizon Congo. « Qu’est-ce qui peut amener une même personne à avoir différentes signatures ? Vraiment… », écrit-il à une collègue. « C’est juste inimaginable », répondelle.

Les ennuis continuent. En avril 2018, les auditeurs de PWC s’intéressent à certaines transactions sur le compte de la Gecamines, dont l’« avance fiscale » de 2 millions de dollars qui avait été détournée au profit de Sud Oil en 2016.

Face à cette menace, la société contrôlée par Selemani se résout à rembourser l’argent. Moreau Kaghoma, directeur des opérations de BGFI RDC, se charge du nettoyage. Le 13 avril 2018, il ordonne à un informaticien de la banque de passer deux opérations antidatées. Cela nécessite de modifier directement la base de données, en court-circuitant le logiciel de gestion bancaire.

Sud Oil rembourse les 2 millions à la Gecamines, qui verse l’argent à la Banque centrale. Bien qu’effectuées en 2018, ces deux opérations sont datées du 13 juin 2016, le jour du détournement (notre document). Résultat : en lisant les relevés de compte, les auditeurs penseront que le paiement de Gecamines à Sud Oil était une simple erreur d’aiguillage, corrigée le jour même.

Ce document interne de la BGFI montre que la transaction a été passée le 13 avril 2018, mais antidatée au 13 juin 2016. © Document PPLAAF/Mediapart

Contacté, Moreau Kaghoma a refusé de nous répondre sur les faits, nous renvoyant vers la BGFI.

Une semaine plus tard, le 22 avril 2018, Jeune Afrique lâche une bombe, révélant, grâce aux « Lumumba Papers », le paiement de 7,5 millions de dollars effectué par la Banque centrale à Sud Oil en mai 2016. C’est la première fois que l’existence de la société est dévoilée ainsi que les noms de ses propriétaires : la sœur du président Kabila Gloria Mteyu et l’épouse de son frère Francis Selemani, patron de la BGFI RDC.

Au Gabon, l’information inquiète le grand patron du groupe BGFI, Henri-Claude Oyima, qui se fend le lendemain d’un courriel à Selemani et à son adjoint : « Je vous prie de me confirmer si cette information est avérée et de quoi s’agit-il ? »

Cette fois, Selemani joue son poste. Deux jours plus tard, le directeur des opérations, Moreau Kaghoma, se charge à nouveau du nettoyage en passant de nouvelles opérations antidatées directement dans la base de données.

La combine est encore plus sophistiquée : Sud Oil n’a même pas besoin de rembourser !

L’objectif est de faire croire que Sud Oil a acheté 7,5 millions de dollars à la Banque Centrale en 2016. Moreau Kaghoma effectue donc un virement du même montant en francs congolais (7 milliards) de Sud Oil vers le compte de la BGFI à la Banque Centrale.

Reste à compenser ce paiement, pour que cela ne coûte rien à Sud Oil. Kaghoma effectue, depuis le même compte de la BGFI à la Banque Centrale, cinq virements à Sud Oil, pour le même total de 7 milliards de francs congolais, libellés « Cobil RDC », le nom d’une société publique de distribution de pétrole. On ignore si Cobil a réellement versé cet argent ou s’il s’agit d’un simple jeu d’écritures.

Ces nouvelles transactions sont antidatées et apparaissent donc, lorsqu’on consulte les relevés bancaires, avoir été réalisées en mai 2016, en même temps que le paiement initial de la Banque centrale à Sud Oil (notre document).

Ce document interne de la BGFI montre que la transaction a été passée le 25 avril 2018, mais antidatée au 15 avril 2016. © Document PPLAAF/Mediapart

Le lendemain, 26 avril 2018, Moreau Kaghoma envoie à Selemani l’explication à servir au grand patron du groupe, Henri Claude Oyima : il s’agissait d’une « opération d’adjudication (vente de devises) organisée […] par la Banque centrale du Congo », à travers laquelle Sud Oil a acheté des dollars.

La combine fonctionne : ce détournement de fonds ne sera pas mentionné dans les audits internes diligentés par la suite. Mais cela ne suffit pas à sauver Selemani.

Le 2 mai 2018, Henri-Claude Oyima s’envole pour Kinshasa afin d’assister à un conseil d’administration de la BGFI RDC. Il y annonce le départ du directeur général. Officiellement, Selemani est « promu », à un poste non précisé, au siège du groupe à Libreville.

Ses cadres dirigeants, impliqués dans certaines transactions douteuses, restent en place, dont son adjoint Abdel Kader Diop, promu directeur général. Ils vont s’efforcer de couvrir la fraude. Et faciliter l’exfiltration des dizaines de fonds publics détournés qui sont encore sur les comptes des sociétés du réseau Sud Oil, contrôlées par leur ancien patron.

C’est le début de l’opération sauve-qui-peut. À la suite du départ de Selemani, les hommes de main du clan Kabila sont parvenus à retirer, en seulement quelques mois, 30 millions de dollars en liquide des comptes de Sud Oil et de ses satellites, alors même que ces comptes sont bloqués en raison des enquêtes internes.

Dès le 26 avril 2018, la BGFI RDC a en effet lancé un « audit des parties liées de la banque », manière pudique de qualifier les individus et sociétés de la famille Kabila qui y ont des comptes, au premier rang desquelles Sud Oil. L’enquête est dirigée par le directeur de l’audit interne, Yvon Douhore.

Dès le 11 mai 2018, le gérant de Kwanza Capital, filiale de Sud Oil, ordonne à la BGFI de virer l’intégralité des fonds d’un des comptes de la société à « divers bénéficiaires », puis de fermer le compte.

De son côté, le gérant de Sud Oil, David Ezekiel, commence à retirer du liquide. Le chef de l’audit interne découvre alors, ahuri, qu’Ezekiel ne se rend pas à la banque lui-même pour effectuer les retraits sur le compte de Sud Oil. Le cash est directement prélevé par le directeur des opérations, Moreau Kaghoma, et les signatures régularisées seulement a posteriori. « Prière d’instruire le client qu’il se présente lui-même au niveau des caisses (caisses gros paiements) pour effectuer ses opérations de retraits », ordonne Yvon Douhore. Il demande une « surveillance renforcée » sur le compte de Sud Oil.

Le 5 juin, le directeur de l’audit interne envoie son rapport préliminaire au nouveau patron de la banque, Abdel Kader Diop. Il est accablant. Plusieurs comptes des sociétés liées à la famille Kabila ont été ouverts au mépris des règles, sans exiger les documents nécessaires. Il y a aussi un « risque de non-conformité significatif » au sujet de mouvements suspects sur les comptes de Sud Oil et ses sociétés satellites, dont la « justification […] reste perfectible ».

Abdel Kader Diop fait le mort. « Aucune réaction de la part de la direction générale (DG et DGA) […]. Pourtant, il y a des éléments assez graves » dans l’audit, se plaint Yvon Douhore dans un courriel.

L’auditeur en chef comprend que la direction générale fait tout pour entraver son enquête. L’accès aux relevés bancaires de Sud Oil lui est refusé. Ses demandes de documents au directeur des opérations traînent ou restent sans réponse. Yvon Douhore s’en plaint à son chef Arnaud Nguimbi, directeur de l’audit interne du groupe BGFI au Gabon : « Excuse-moi, mais je pense que le directeur des opérations se fout de nous là. »

Le 22 juin 2018, Yvon Douhore lance l’alerte auprès d’Huguette Oyini, numéro 2 du groupe à Libreville. Il explique que le directeur des opérations ne lui répond pas et « ne vient pas au bureau depuis une semaine pour des “raisons de santé” ». Pire encore, le directeur général de BGFI RDC, Abdel Kader Diop, lui a fait « des menaces voilées ». La veille, il « a passé son temps à dénigrer les travaux des organes de contrôles » lors d’une réunion.

Le chef de l’audit interne de la BGFI RDC sait qu’il marche sur des œufs. Deux jours plus tôt, il avait envoyé à son chef Arnaud Nguimbi la « liste des clients dits sensibles », que le directeur de l’audit du groupe lui avait « demandée ». Sans plus d’explication. Dans la liste, il y a Sud Oil et quatre de ses sociétés satellites.

Cela signifie-t-il qu’il ne fallait pas enquêter trop en profondeur sur les sociétés-écrans contrôlées par le frère et la sœur du président de la République ? Douhore et Nguimbi ne nous ont pas répondu.

Que ce soit à cause de l’obstruction au travail des auditeurs ou de la « sensibilité » du dossier, le rapport final sur les « parties liées », envoyé à la direction du groupe BGFI à Libreville en juillet 2018, préserve parfaitement les intérêts de Francis Selemani et de la famille Kabila.

L’audit est accablant pour la BGFI RDC, dont le niveau de conformité est jugé tout simplement « inacceptable ». Le document pointe plusieurs opérations potentiellement irrégulières, mais sans les qualifier. Le rapport n’a identifié ou retenu aucune des opérations qui ont permis à Sud Oil de s’approprier 92 millions d’euros d’argent public.

Extrait de l’audit interne de la BGFI sur les "parties liées" de la banque. © Document PPLAAF/Mediapart

Malgré les irrégularités, aucune sanction n’est prise par le groupe BGFI contre les dirigeants de sa filiale congolaise. Aucun signalement n’est fait à la justice. Bref, la BGFI semble avoir couvert les fraudes présumées. Interrogé à ce sujet, le PDG du groupe, Henri-Claude Oyima, n’a pas répondu.

Le laxisme est tel que malgré ce rapport d’audit, l’opération d’exfiltration des fonds du clan Kabila continue comme si de rien n’était. Alors même que ces retraits massifs mettent en péril la trésorerie de la banque.

Le 11 juillet, le gérant de Sud Oil, David Ezekiel, envoie au directeur général de la banque Abdel Kader Diop, dans la foulée de leur « échange de ce jour », un « préavis de retrait » de 15 millions de dollars en liquide sur les comptes de la société, qu’il compte effectuer en quatre fois dans la semaine à venir.

Dès le lendemain, Ezekiel retire 4 millions de dollars en cash, alors que le compte est en « blocage direction générale ». Le directeur des opérations, Moreau Kaghoma, a levé le blocage. Idem le 13 juillet pour 5 millions supplémentaires, soit 9 millions retirés en liquide en deux jours.

Le 16 juillet, le directeur de l’audit interne de la BGFI RDC informe son supérieur au Gabon que Sud Oil et Kwanza « sont dans un processus de retrait de leurs avoirs ». Le sujet est discuté le jour même au comité de trésorerie de la banque, où Kaghoma est critiqué pour avoir autorisé les retraits. Le directeur général, Abdel Kader Diop, lui ordonne dans la foulée de ne pas recommencer.

Le lendemain, Kaghoma écrit un mail explosif à Diop. « J’implore votre protection », écrit-il, rappelant au directeur général que c’est lui-même et son adjoint qui ont autorisé les retraits. « C’est par votre appel téléphonique que j’ai été informé de la présence du client au sein de la banque pour un retrait de 4 USD M », écrit-il.

« Je vous ai informé tant par mail que par téléphone que le client nous présentait un préavis de retrait pour un total de 15 USD M, poursuit-il. J’ai ajouté que compte tenu de la modicité de notre trésorerie, nous serions en mesure de ne payer que les deux premières tranches (4M et 5M). Vous avez même conclu en disant : “Ça veut dire que la semaine prochaine nous serons en cessation de paiement ?” “Si rien n’est fait, c’est le risque couru”, vous avais-je rétorqué. » Malgré cela, le 23 juillet, David Ezekiel effectue le dernier retrait de 6 millions en liquide (notre document ci-dessous) et retire encore 742 000 dollars fin août, malgré le « blocage directeur général » du compte de Sud Oil.

Contacté, Abdel Kader Diop n’a pas répondu.

Quelques jours plus tard, c’est au tour de Kwanza Capital et de sa filiale Alliance Bank, contrôlés de facto par Selemani et Sud Oil, de vider leurs comptes. Ce qui provoque un certain émoi en interne, car l’actionnaire majoritaire de Kwanza est Pascal Kinduelo, président du conseil d’administration (PCA) de la BGFI RDC.

Le 6 septembre 2018, Alliance Bank, alors en liquidation, vire 6 millions de dollars à Kwanza, qui les transfère sur le compte à la BGFI de Kinduelo, lequel retire l’intégralité des fonds en liquide. À Libreville, le directeur de l’audit interne du groupe BGFI s’en inquiète auprès de son homologue à Kinshasa, Yvon Douhore : « Yvon, le PCA est en train de vider ses comptes ? Il faut vérifier la trésorerie de la filiale pour ne pas être surpris de cette situation. »

Le 5 novembre 2018, Abdel Kader Diop est remplacé à la direction générale de la BGFI RDC par Marlène Ngoyi. Pascal Kinduelo et plusieurs autres administrateurs sont également remerciés. La mission de la nouvelle patronne : en finir avec les scandales de l’ère Selemani et nettoyer la banque.

Pourtant, dans les mois qui suivent, David Ezekiel achève de vider le compte de Sud Oil, en retirant près de 10 millions de dollars supplémentaires en liquide. Contactée, Marlène Ngoyi n’a pas répondu.

Les derniers fonds publics détournés ont quitté la BGFI en janvier 2019, au même moment que le départ de Joseph Kabila de la présidence de la République.

Depuis sa « promotion » en mai 2018 au siège du groupe BGFI au Gabon, Francis Selemani est resté très discret. Ni lui ni la banque n’ont souhaité nous indiquer s’il travaille toujours pour la BGFI.

Le frère du président Kabila n’a, en tout cas, aucun problème d’argent. Les documents «Congo hold-up » montrent que Sud Oil a versé 12 millions de dollars à Selemani et à ses sociétés. Une partie au moins de ces fonds sont issus des 92 millions de dollars de fonds publics détournés, notamment ceux de la Banque centrale et de l’ONU.

Avec cet argent, l’ancien patron de la BGFI RDC et son épouse ont acheté, directement ou par le biais de sociétés et de trusts, pas moins de 17 biens immobiliers aux États-Unis et en Afrique du Sud, pour un total de 6,6 millions de dollars.

L’une des maisons (avec l’entrée à colonnades) de la banlieue de Washington DC (à Rockville, Maryland) achetées par Francis Selemani. © The Sentry

Certains de ces virements ont été maquillés par la BGFI. En juin 2017, Sud Oil a ainsi effectué deux transferts pour un total de 2,2 millions de dollars à Garvelli, une société sud-africaine de Selemani, alors que les bordereaux de transfert émis par la banque indiquent que les fonds proviennent de MW Afritec, société de travaux publics de Marc Piedbœuf et Alain Wan.

Et en 2015, l’un des trusts de Selemani, SunTrust, percevait près d’un million de dollars, officiellement issus de son compte personnel à la BGFI RDC. Nos documents montrent que ces fonds ont en réalité été versés depuis un compte interne de la banque et que celui de Selemani n’a pas été débité. Ce transfert lui a permis d’acheter sa première propriété à l’étranger, une maison dans une banlieue cossue de Washington D.C.

Il s’agit du comté de Montgomery, dans le Maryland, où les prix de l’immobilier sont parmi les plus élevés des États-Unis. Selemani y possède quatre maisons de standing à trois ou quatre chambres, achetées entre 670  000 et 1,3 million de dollars chacune.

Le frère du président voulait manifestement assurer ses arrières. À partir de 2016, il semble avoir tenté d’obtenir la résidence ou la citoyenneté dans trois pays étrangers. Il a investi dans des affaires en Afrique du Sud, ce qui offrirait à sa famille le droit d’y vivre. En juillet 2017, il a transféré 40 000 dollars pour tenter de devenir citoyen de Grenade, pays et île des Antilles, dont le passeport permet, dans certaines conditions, de vivre aux États-Unis.

On ignore si Gloria Mteyu, sœur de Joseph Kabila et ancienne actionnaire de Sud Oil, a, elle aussi, coupé les ponts avec la BGFI RDC, dont elle avait obtenu 40 % du capital gratuitement en 2010. Des sources internes nous ont indiqué que la maison mère du groupe posséderait désormais 100 % des parts de la filiale congolaise. Nous n’avons pas pu le vérifier : jointe par téléphone, Gloria Mteyu a refusé de nous répondre.

Mediapart

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