On dit toujours que l’enfance est une période d’insouciance. Beaucoup d’entre nous se remémorent leur enfance avec une certaine nostalgie, surtout ceux qui ont grandi auprès de parents aimants et dans de bonnes conditions de vie. Évidemment, cette faveur de la vie n’est pas le lot de tous. Mais toutefois, les enfants ressentent différemment le poids des difficultés de la vie par rapport aux adultes. Cela tout simplement parce qu’ils sont en général encore dépendants ; sauf les situations précaires ou de grande détresse lorsque personne n’est en mesure de les prendre correctement en charge.
Cette insouciance liée à l’enfance peut néanmoins être brisée par les aléas de la vie, les impondérables sur lesquels personne n’a de prise, mais dont les conséquences peuvent être bouleversantes, voire catastrophiques.
Mon insouciance fut brisée à l’âge de la puberté par l’histoire de Jean. C’était un pote avec qui j’avais fait connaissance à Bukavu, où nos pères respectifs avaient été envoyés en poste. On avait sympathisé tout de suite et il est devenu rapidement un copain très proche, un partenaire des jeux, celui avec qui je partageais confidences et délires d’enfants. Nous passions du bon temps à rire et à nous balader. En outre, nous bénéficions tous les deux de situations “privilégiées” dues à la position sociale de nos parents. Cela renforçait notre insouciance, c’était une vie heureuse au sein de nos familles protectrices.
Mais un matin une rumeur glaçante courut. On disait qu’il y avait un deuil dans la parcelle de la famille de mon ami Jean, et que son père serait mort. Ça chuchotait qu’il aurait été empoisonné. Le poison c’était quoi exactement ? J’étais glacé d’effroi, je pensais à mon ami, quelle chose terrible ! À l’époque, on avait très peur des morts, surtout nous les plus jeunes. Voir un cadavre pouvait provoquer des cauchemars interminables la nuit.
Malgré les appréhensions, la tristesse pour mon pote fut plus forte. C’est ainsi que, sans rien dire à mes parents, je suis allé à pied jusque chez Jean. Ils habitaient un quartier assez éloigné du nôtre. Je vis au loin un attroupement devant la maison, et en m’approchant j’entendis des pleurs et des hurlements. Je tremblais d’émotion et de peur, je redoutais la vue du cadavre et, surtout, celle de la détresse de Jean et de ses frères et sœurs.
Il y avait tant de monde devant la porte que je ne pouvais pas voir l’intérieur de la maison. Je me suis approché d’une fenêtre qui était ouverte sur le côté, et là j’ai aperçu Jean. Il était en pleurs, penché sur le corps de son père, le tenant par les épaules et le secouant comme pour le réveiller. Au milieu du brouhaha je l’entendais crier en sanglotant : “Papa, Papa, tu nous as abandonnés, qu’allons-nous devenir…” Une dame essayait de l’éloigner du corps du défunt, mais Jean se débattait…
Cette image dramatique provoqua en moi une douleur intense, un malaise que je n’avais jamais connu auparavant. C’était plus que ce qu’un gamin de mon âge pouvait encaisser. J’ai quitté le lieu pour rentrer vite à la maison. Sur le chemin du retour j’étais en proie à un trouble causé par la vue d’un si grand malheur.
L’image de Jean secouant son père pour le réveiller de la mort me hanta nuits et jours. J’avais subi un réel traumatisme.
Comme je n’avais pas l’âge pour aller au deuil, j’appris la suite par mon père. Le corps du papa allait être rapidement transféré à Kinshasa, en même temps que l’épouse et les enfants. C’est ce qui arriva peu de temps après. La famille s’en alla. Je n’ai plus jamais revu Jean.
Lorsque j’avais demandé à mon père ce qu’ils allaient devenir. Sa réponse fut un choc : ils allaient certainement être recueillis par des membres de leur famille. La veuve devrait garder le deuil pendant un an, puis chercher à se débrouiller pour subvenir aux besoins de ses enfants.
Donc c’en était fini de cette insouciance de l’enfance pour Jean, pour ses frères et sœurs ? Fini la vie cossue, les privilèges et avantages qui avaient agrémenté leur vie. La mort du père, grand fonctionnaire de l’État fut-il, avait pour conséquence la dégringolade de sa famille vers une vie précaire. Il n’y avait pas de filet, aucune sécurité sociale pour ceux qui avaient le malheur de connaître un tel coup du sort.
À partir de ce traumatisme j’ai commencé à faire un transfert. J’ai réalisé tout d’un coup la précarité de notre propre situation familiale. Cela pouvait aussi nous arriver. J’étais profondément inquiet à chaque fois que mon père était malade. J’avais définitivement perdu mon insouciance, mon innocence. J’ai alors compris le sens d’une prière que ma mère nous avait apprise et qu’elle tenait à ce que nous la disions chaque soir avant de dormir. Elle nous l’avait apprise en Tshiluba : “𝑀𝑣𝑖𝑑𝑖 𝑀𝑢𝑘𝑢𝑙𝑢 𝑤𝑎𝑛𝑦𝑖, 𝑢𝑙𝑎𝑚𝑒 𝑝𝑎𝑝𝑎 𝑛𝑖 𝑚𝑎𝑚𝑎𝑛 𝑏𝑢𝑎 𝑏𝑎𝑡𝑢𝑘𝑜𝑙𝑒𝑠ℎ𝑎” (Mon Dieu, protège mon papa et ma maman pour qu’ils nous élèvent).
J’étais un enfant difficile avec les choses religieuses, on devait presque me traîner chaque dimanche pour aller à la messe. J’avais tendance à trop réfléchir, mais je gardais secret mon scepticisme sur certains aspects du catéchisme qu’on nous enseignait, ceci par crainte d’être taxé d’enfant sorcier… Mais le trauma causé par l’histoire de Jean m’incita à dire cette prière du soir pendant plusieurs années. Sans le savoir j’avais épousé la pensée du philosophe Blaise Pascal : Faire un pari sur Dieu ne coûte rien…(s’il existe, il peut nous protéger ; s’il n’existe pas, on ne perd rien)
Ma mère est toujours en vie et mon père est décédé à l’âge de 84 ans, après nous avoir tous élevés jusqu’à l’âge adulte…
Charles KABUYA





