Les images pathétiques des finalistes de l’enseignement secondaire tout fraîchement diplômés, exultant de joie avec des têtes poudrées, mais incapables d’aligner deux mots corrects en français, ni de construire une simple phrase cohérente (sans parler du gouffre béant sur les connaissances de base), ont de quoi raviver la nostalgie des enseignants que ma génération a connus (pour ma part au cours des années 70 et début 80).
Ces hommes et femmes, qui avaient très tôt pris en charge la préparation de notre devenir, étaient d’une rigueur professionnelle impressionnante ; et autant que je me souvienne, ils faisaient leur métier comme un sacerdoce.
Bien que leur rigueur légendaire nous terrifiait, nous allions réaliser avec les années qu’elle était au service d’une noble cause : celle de notre éducation, de notre formation et de notre ouverture au monde par la connaissance.
Notre réussite faisait leur fierté, ils contemplaient nos progrès avec la satisfaction intérieure du devoir accompli et nos échecs comme une faille dans leur mission.
À ce sujet, je me souviens d’une anecdote qui concerne mon tout premier enseignant, l’homme qui m’a appris en première année du primaire l’alphabet, la base des opérations de calcul, la récitation en français. J’étais parmi les meilleurs de ses petits élèves et il m’arrivait fréquemment d’être proclamé premier de la classe. Et lorsque je suis passé en classe supérieure (2e année primaire), il est venu plusieurs fois s’enquérir de mes résultats auprès de mon nouvel enseignant. Bien que je n’étais plus son élève, il tenait à suivre mon parcours, ayant certainement décelé chez moi des aptitudes.
Je me rappelle qu’il me gronda lorsqu’au cours du tout premier trimestre mes résultats baissèrent. J’ai toujours en mémoire ses mots, qui agirent sur moi comme un électrochoc : “ _Kabuya ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu me déçois profondément, tu veux qu’on pense que je t’avais favorisé en première année ?_ ”
Tout gamin que j’étais, je fus secoué et honteux, je ne voulais pas que l’on doute de moi. J’ai alors redoublé d’efforts pour avoir de meilleurs résultats.
Tous les enfants n’ont pas les mêmes aptitudes, sans compter que certains peuvent être défavorisés par des situations particulières, le contexte social ou familial. Toutefois, nos enseignants essayaient de tirer le meilleur de chacun de nous et de minimiser autant que possible les échecs.
Pour ce faire, la discipline et l’assiduité étaient des principes avec lesquels ils étaient intransigeants. C’est ainsi qu’ils étaient intraitables sur l’assimilation de l’enseignement dispensé, notamment avec les règles grammaticales de base, la ponctuation et la diction (cette dernière a vu son apprentissage abandonné depuis des décennies, créant de fait une “novlangue” avec une prononciation insolite des mots en français). Comment pouvais tu oser te présenter devant citoyen Tshindjo ou citoyen Ngisi et confondre la prononciation des voyelles “i” et “u” ? Tu recevais une volée de bois vert et même des insultes devant toute la classe.
Le prof d’anglais, citoyen Kitulu, nous rendait tremblotants lorsqu’il nous désignait pour une explication de texte (in english of course). C’était une terreur au sens propre du mot…
Cependant, la sévérité qu’ils affichaient allait de pair avec leur enthousiasme lorsque des élèves se distinguaient. Ainsi, mon intérêt pour la lecture allait me valoir un épisode glorieux dans ma classe de la 4e primaire. À l’époque, alors âgé de 10 ans, je n’avais pas encore accès aux livres. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main, les vieux magazines de mon père, et surtout les journaux de presse auxquels il était abonné (oui, l’abonnement existait en ces temps et les journaux étaient livrés). Un jour j’ai été captivé par un article sportif que je me suis mis à dévorer, en bas de page il était indiqué pour la suite de l’article : “ _Veuillez lire la suite au verso_ ”.
Cette formule me plut énormément et quelques jours plus tard je l’utilisais au bas d’un devoir de rédaction pour indiquer à l’enseignant la suite de mon texte.
Le lendemain, alors qu’on venait d’entrer en classe, l’enseignant déposa nos copies corrigées sur sa table, puis il appela mon nom et me demanda de passer devant le tableau.
J’étais inquiet, me demandant quelle bévue j’avais commise ou si j’avais rendu une copie catastrophique.
Mais alors que je ne m’y attendais pas, ce fut un concert d’éloges. Il me désigna en exemple à mes petits camarades : “ _voilà un élève studieux et poli, qui inscrit une belle formule de politesse pour son enseignant au bas de son travail_ ”. Il me conduisit même auprès du directeur de l’école qui me félicita, tout sourire, en me serrant la main. Inutile de préciser que notre directeur d’école ne riait jamais…
Ces encouragements me poussèrent à m’intéresser davantage à la lecture.
Certains trouveront que les méthodes éducatives étaient assez rudes à cette époque, mais les résultats de la génération des élèves qui sont passés par les “fourches caudines” de l’éducation exigeante sont aux antipodes de ce que l’on voit avec les actuels finalistes du secondaire. Et plus les années passent, plus la baisse du niveau empire. Seuls certains établissements privés ou conventionnés produisent encore des bacheliers d’un niveau correct. Mais, ils sont pour la plupart inaccessibles à la grande majorité des élèves, notamment de par leurs frais scolaires élevés.
Pour sauver ces nouvelles générations de l’illettrisme rampant, qui a déjà fait des ravages sur la qualité des ressources humaines du pays, les conditions de formation et de travail des enseignants congolais doivent être améliorées. Si l’enseignant, qui est censé former et transmettre le savoir présente lui-même une formation lacunaire, il n’y a rien de bon à attendre en termes d’excellence chez les élèves. Il faut prévoir des évaluations et des remises à niveau, et même renforcer les critères de recrutement. À ce sujet, un parcours d’agrégation préalable pour les enseignants du primaire et du secondaire serait souhaitable.
En même temps, la rémunération des enseignants doit être décemment valorisée. Cela aura entre autres effets d’éradiquer les antivaleurs qui minent l’enseignement au Congo.
L’éducation reste le levier essentiel de la préparation de l’avenir du pays, elle requiert une solidarité nationale par l’octroi d’une plus grande part du budget de la nation.
Je suis fier d’avoir été modelé par ces hommes et femmes qui avaient l’enseignement en passion, et l’exerçaient avec une abnégation qui en fait encore aujourd’hui mes héros.
Beaucoup d’entre eux ne sont plus de ce monde.
Je leur rends un vibrant hommage et leur dois une reconnaissance éternelle…
Charles Kabuya



